Une chanson s’élève d’entre les oliviers féconds, au pied de la colline. Claude Hervis repousse les fleurs de Mouni.

— Vous gémissez, Noura, sur la misère de la paysanne arabe, vous vous dévouez à l’éducation des recluses musulmanes, et, si vous vouliez faire une confrontation générale de ces orientales et des Européennes prises dans toutes les classes de la société, vous verriez que les plus à plaindre ne sont pas celles vers lesquelles semble devoir aller spontanément la pitié. La femme d’Islam n’est pas une victime ; elle croira l’être quand elle possèdera notre science. Pour elle comme pour nous, ce ne sont pas les coutumes qui blessent, c’est le hasard de la vie. Même notre sœur musulmane a une douleur de moins, celle de l’esprit cultivé jusqu’au dégoût, du cœur raffiné jusqu’au désenchantement. Etant encore à l’abri d’une instruction obligatoire et perfectionnée, elle ne risque pas de devenir une déclassée, une anarchiste, une rebelle qui se brisera contre le mur des traditions long à crouler. Elle ignore l’exaspération cérébrale et l’ivresse de la volonté qui aboutissent au suicide. Or, ces choses fatales résulteront de son assimilation complète, de ce que vous appelez son perfectionnement moral.

— Vous trouvez qu’il vaudrait mieux se borner à une amélioration matérielle, riposte la petite Mâlema. Celle-ci est dépendante de celui-là. De notre raffinement il résulte sans doute une perception plus nette de la souffrance, mais mille manières d’y remédier et le privilège de jouir en proportion. Que craignez-vous donc tant ?

— Je crains que soit douloureux pour la chère Barbare l’apprentissage d’une civilisation qui est le fruit des siècles et de cerveaux innombrables. Elle développe l’individualité jusqu’à la sécheresse et à l’égoïsme. Elle veut tout expliquer et mène au raisonnement ; on discute, on se refuse à l’acceptation de ce que l’on aurait supporté naguère et la nature se venge. Notre perfectionnement s’achève par l’écrasement ou par la chute.

— Alors, selon vous ?…

— Selon moi, le vrai, le seul qui vaille la peine, c’est celui d’où jaillira la précieuse compréhension que la vie et le bonheur peuvent tenir dans l’ombre bleue du gynécée, l’ombre chaude d’une tente au désert, parmi les jardins de palmes et de cactus, sous la melahfa des femmes passives et le bernous du pâtre qui erre une flûte aux lèvres.

Un silence suit les paroles véhémentes.

Puis Noura demande :

— Mouni, que penses-tu de l’idéal de Claude ?