Mais sœur Cécile parla et j’en voulus un peu à Mâadith des pensées que son apparition m’inspirait. Sœur Cécile parla et si, sous la coiffe enserrant le front charmant, je n’avais aperçu le tatouage primitif, — la petite croix sarrasine, marque indélébile que l’ouchem, avec la pointe d’un couteau trempé dans du noir de fumée, mit au front de l’enfant kabyle, — j’aurais cru que jamais sœur Cécile n’avait été Mâadith.

— Je suis heureuse de vous connaître, Madame. Notre chère supérieure vous aime et vous devez l’aimer aussi. Elle est tellement admirable ! Ses traits me rappellent ceux de sainte Thérèse ou de sainte Cécile, ma patronne. Elle possède toutes les vertus du Ciel. Elle est parmi nous comme une lumière. Je n’aspire qu’à lui ressembler ; — mais deviendrai-je un jour digne d’atteindre à une telle perfection ?…

La voix chantait, émue et émouvante ; l’accent était délicat et sincère.

— Vous ne pourriez penser d’elle plus de bien que ce que j’en pense, ô sœur Cécile. N’est-ce pas surtout son influence qui vous fit apprécier et vous incline à choisir la vie religieuse de préférence à toute autre ?

— Son exemple spirituel, oui, et l’exemple, matériel puis-je dire, de sœur Bénigne.

Ah ! sœur Bénigne, dont la ronde silhouette, alerte et sautillante, parcourt les allées du jardin, enjambe les bordures, attaque les massifs d’un sécateur vigoureux et impitoyable, se penche sur un semis d’un geste attendri qui couve, relève les tiges d’une main qui semble soutenir un front affligé, sœur Bénigne, chef jardinier, guide aussi la convertie !

Je sais qu’elle remplit encore le rôle de médecin et d’infirmière de la communauté. Sa large figure, fraîche et à peine ridée, ses bons yeux toujours humides, son caractère plein de bonhomie et de gaîté, sont une panacée universelle près des malades.

— Vous lui vouez une affection particulière ?

— Je lui suis reconnaissante de ses soins pour moi ; mais j’aime également toutes nos sœurs, comme il convient selon notre règle et comme elles en sont dignes.

Cela est dit d’un ton légèrement affecté, les paupières closes sur le regard éblouissant. Nous faisons quelques pas en silence. Je voudrais interroger la novice, la harceler de questions auxquelles elle ne pourrait se soustraire, escalader un mur mystérieux que je sens dressé, impénétrable, entre la vérité nue de son âme et la conscience que l’ambiance lui fit, son langage naturel et l’expression mesurée, non sans préciosité, qu’elle me livre. Je suis depuis trop longtemps familiarisée avec l’esprit secret de sa race pour subir candidement le charme à la manière des religieuses : mais je doute d’instinct et j’hésite par scrupule. Je risque de me tromper. Sœur Cécile est infiniment déconcertante dans sa grâce évangélique, sa beauté rayonnante et quelque chose de violent et de concentré à la fois, de passionné et de tendre, qui émane de ses gestes lents, de ses regards prompts, de sa voix précieuse et modulée.