C’est elle qui me questionne :

— Mère Augusta appartient à l’une des grandes familles de l’aristocratie française, n’est-ce pas ?

— Oui. Comment le savez-vous ? Car je ne suppose pas que ce soit elle qui vous l’ait dit.

— Non, certes ! Elle est trop modeste et trop délicatement simple pour révéler cette supériorité. Mais je le pressentais à la perfection de son caractère et à sa rare distinction. Nos autres sœurs, pas plus que moi-même, ne saurions prétendre à l’égaler.

— Ah ! petite aristocrate, vous gardez des influences musulmanes qui environnèrent votre berceau la prédilection et le respect des castes !

Les yeux de la novice flambent soudain de mécontentement et son visage exprime la fierté blessée. Ce n’est qu’un reflet fugace. Je devine que l’orgueil de Mâadith serait prêt à me répondre, avec une hauteur dédaigneuse, sur un sujet qui lui convient ; mais la prudence et les leçons d’humilité de Cécile s’imposent. La lutte est brève. La petite novice change de conversation.

— Quelle sérénité il y a dans ce jardin. L’éprouvez-vous aussi ? On dirait que ce sont les prières envolées de notre modeste chapelle qui le fleurissent de toutes ces fleurs comme elles fleurissent nos cœurs des grâces du Saint-Esprit. Aimez-vous la musique religieuse ? Quand Mère Augusta se met à jouer sur le petit harmonium du parloir, une force sacrée et toute puissante m’arrache à la terre et m’emporte au ciel. J’entends chanter les anges et je chante avec eux. Je vois leurs splendides visages et mes yeux en restent tellement éblouis que, longtemps après, mes paupières brûlent comme il arrive quand on a fixé le soleil couchant ou contemplé la flamme. Et quand Mère Augusta joue dans la chapelle, pendant les offices, je crois devenir folle d’extase. Je comprends ce que sera la félicité des bienheureux en écoutant les divins concerts. Dans ces moments-là, vous pourriez vainement torturer mon corps ; je ne sentirais pas la souffrance. Oh ! la musique, un accord, même le plus chétif, c’est radieux comme la lumière, magnifique comme la mer, immense comme le firmament ! C’est presque aussi beau que la prière et c’est la seule chose qui, avec l’élévation de nos âmes à Dieu, puisse nous enlever à notre misérable vie humaine pour nous faire goûter par avance les joies ineffables de la céleste existence, celle que nous nous efforçons de mériter par l’indulgence de Notre Seigneur Jésus-Christ !…

La poitrine de sœur Cécile bat très vite sous ses deux fines mains croisées. Ses traits irradient une allégresse indescriptible. Subitement, elle s’apaise, se courbe sur un massif de chrysanthèmes dorés et rouges, les cueille à brassée, en charge ses bras, les presse contre son sein, enfouit son visage dans leur touffe d’où s’exhale une amère et pénétrante senteur et, longuement, longuement, elle respire.

Quand elle relève la tête, sa figure est idéalement souriante et paisible, ses yeux sont telles deux larges coupes pleines de ciel nocturne, avec un lointain, très lointain scintillement d’étoile et qui m’apparaît inexpressif, comme si la révélation dont il était chargé se diluait dans la distance. Elle s’est remise à marcher. J’écoute sa voix, devenue précise et posée, qui prononce des paroles d’érudition gracieuse, autour de l’une de ces réminiscences qui surprennent Mère Augusta :

— Tout à l’heure vous parliez des influences et vous songiez sans doute aux origines de mon berceau. J’en ai perdu le souvenir ; mais je crois que ces origines relèvent bien moins de l’Islam, dernier conquérant politique et religieux de mes ancêtres berbères, que des envahisseurs romains ou vandales et de leurs mercenaires. Vous devez savoir qu’il y a, parmi les tribus, des hommes blonds aux yeux bleus tels des Gaulois, des adolescents roux et des femmes brunes au profil pareil à celui des médailles anciennes. La montagne berbère connut à peu près tous les dieux et toutes les idolâtries : mais mes aïeux furent certainement chrétiens et, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Esprit, je n’ai fait que me restituer à la Vérité.