Je ne retrouve pas ses yeux, réfugiés sous les longues paupières ambrées. Elle s’exprime avec une lenteur discrète et sûre, une conviction définitive, où passent de brusques frémissements. Et cette conviction, qui cherche à s’affirmer en elle et qu’elle affirme, me laisse incrédule et vaguement inquiète comme le Père André, avec une impression de malaise, peut-être de regret. Si elle ne me parlait plus français, il me semble que je déchiffrerais mieux l’énigme. Je la sollicite affectueusement :

— Sœur Cécile, je voudrais que Mâadith me dise quelques mots dans sa langue maternelle ou dans ce parler arabe que je préfère à tous les autres et que vous connaissez.

Je revois les yeux merveilleux. Ils posent sur moi leur noirceur, opaque et dure tout à coup. Un souffle de vent ramène sur eux le voile de la novice.

— Il n’y a plus de Mâadith et j’ai oublié son langage, répond doucement cette élue d’entre toutes les converties.

J’ai quitté sœur Cécile au bout de l’allée, face à la mer immense. L’âme odorante des cyprès et des roses s’exaltait sous les rayons obliques du couchant. Une cloche tintait au couvent et des sons d’harmonium jaillirent de la chapelle, idéalisés, élargis vers l’infini avec le bruit des vagues. Une flamme chaude comme une bouffée de plaisir illumina le visage de la prêtresse à guimpe de nonne. Elle eut hâte de me fuir pour retrouver le sanctuaire harmonieux, clos aux échos du monde réel, asile d’extase, illuminé, fleuri, embaumé d’encens, enivré de prières.


— Eh bien ! me demanda le Père André, qu’en pensez-vous ?

— Je ne sais pas et je ne prévois rien de ce que pourra faire l’avenir.

Il fixa longuement la baie débordante de calme azur sous lequel tanguait la houle profonde. Les reflets du crépuscule durcissaient sa face vigoureuse et franche. Son regard était triste et grave, tel que je l’avais rarement vu.

— Voilà, dit-il, cette mer a roulé le flot des siècles, nourri les mythologies et porté l’élan de plusieurs humanités. Elle n’a rien ignoré des temps les plus beaux et les plus atroces et rien n’en reste écrit sur sa face. Nous ne savons d’elle que ce qu’elle veut bien nous livrer ou plutôt ce que notre intelligence limitée peut en comprendre. Elle nous attire et elle nous fait peur. Nous ne cessons pas de la considérer avec autant d’amour que de crainte. Notre prédilection pour elle vient de ce qu’elle nous est mystérieuse. Je lui compare l’âme de Mâadith, car cette âme porte, inconsciemment je le crois, un mystère qui, peut-être, ne nous sera point révélé.