Il ajouta, après un silence :
— Pour les civilisés et les possesseurs de vérité que nous sommes, cette conversion d’une religion à la nôtre, d’une tradition à notre idéal si différent, d’un état primitif à notre civilisation, implique une immense responsabilité.
— Que craignez-vous ? Sœur Cécile est à l’abri des tentations et l’accoutumance à la règle la défendra contre le danger de lassitude.
— Je crains les à-coups de la vie, dont aucune retraite ne préserve aucune créature. Le salut serait dans la paix absolue et la paix n’est pas de ce monde.
Sœur Bénigne et sœur Cécile, quittèrent la maison-mère l’hiver suivant. On les envoyait dans une ville de l’intérieur diriger un ouvroir de fillettes indigènes et s’occuper d’un petit dispensaire où les pauvres étaient soignés momentanément, les infirmes recueillis.
La supérieure, peut-être sous la suggestion de l’aumônier, n’hésitait pas à soumettre la novice à l’épreuve de demi-liberté, de discipline moins stricte, d’une vie nécessairement plus indépendante hors du couvent. Ce serait la pierre de touche avant la consécration des vœux. D’abord muette et sérieuse, puis ayant témoigné de façon touchante son regret de se séparer de Mère Augusta et accepté, dans une ferveur de renoncement, le nouveau devoir à accomplir, sœur Cécile souriait maintenant à la tâche qui la possédait corps et âme.
— Reposez-vous, reposez-vous donc, grondait parfois sœur Bénigne. Le bon Dieu ne veut pas nous faire mourir à son service, mais vivre pour le mieux servir. Ah ! remuante jeunesse, quand vous aurez mon âge et mon poids, vous mesurerez davantage votre effort !
— Mais, ma sœur, je ne vous vois jamais vous arrêter.
— J’ai les forces de l’habitude, moi, tandis que vous ressemblez à ces fleurs trop fines qu’il me faut abriter sous des paillassons !
Et les deux religieuses dissemblables riaient ensemble dans un même sentiment naïvement heureux.