Peu à peu sœur Cécile s’enthousiasma, exaltant, en elle et autour d’elle, la bonté et le dévouement de l’œuvre quotidienne.
Après avoir beaucoup aimé l’ouvroir, les laines épaisses des tapis dont les arabesques naissaient sous de petits doigts vifs et instinctivement habiles, le jeu et la soie des broderies, la grâce câline des ouvrières auxquelles elle s’appliquait à parler français plutôt qu’arabe, elle préférait le dispensaire, y supplantait sœur Bénigne, la renvoyait à l’atelier.
— Ma sœur, ma sœur, les malades sont plus faciles à surveiller que les enfants. Il faut moins d’autorité : c’est vraiment mon affaire. Et je suis moins fatiguée par plusieurs pansements que par le montage de la trame d’un tapis sur le métier. Je serai bientôt presque aussi bonne infirmière que vous.
— Bien, bien ; mais votre place est plutôt près des fillettes qu’au contact de ces femmes pleurardes et de ces vieux vagabonds.
— Ma sœur Bénigne, ma chère sœur…
On ne résistait pas aux yeux ni à la voix de Mâadith-Cécile. La vieille religieuse cédait en murmurant :
— Ma petite sœur deviendra une grande sainte.
Parmi les maux du dispensaire, sœur Cécile paraissait vouloir expier le plaisir pris aux choses douces et belles, l’allégresse de sa jeunesse dans le jardin des cyprès et des roses, le ravissement de ses sens dans la chapelle du couvent où tous les autels scintillants et purs étaient fleuris par ses mains. Elle se penchait avec une ardente insistance sur des êtres ravagés de tares et de misère physiologique. Elle souriait humblement aux injures arrachées par la souffrance et s’excusait avec des paroles suaves. Elle rougissait en corrigeant d’un reproche léger les phrases grossières. Elle se trouvait heureuse, mesurait le bonheur dont elle jouissait depuis sa nouvelle incarnation, souhaitait la douleur et le sacrifice comme un rachat. Elle savourait et refoulait pieusement ses répugnances, ses révoltes et ses dégoûts. Du jour où elle fut fidèlement au dispensaire, les malades affluèrent plus nombreux. Certains soirs, excédée, le cœur sur les lèvres, elle ne prenait aucune nourriture et vacillait de fatigue et de sommeil pendant la prière. Mais son visage s’imprégnait d’une telle splendeur de renoncement que sœur Bénigne ne faisait plus entendre que de timides protestations. Elle finit par vivre et par agir dans une telle ivresse de zèle et de sainteté sans répit que sa vieille compagne, subjuguée, n’osa plus élever aucune observation.
Un jour, dans la petite salle où la novice accomplissait sa tâche parmi les implorations et les gémissements, un homme entra, face pâle et burnous sanglant. Il était chaussé des sandales des Nomades, coiffé du turban des Sahariens et portait un sautoir de cuir filali soutenant l’étui d’un djaouak, le court flageolet de roseau.
— Mon nom est Kralouk, le goual. Je suis celui qui conte toutes les belles histoires, dit-il en découvrant sa poitrine maigre labourée de coups de couteau.