— Ne serait-il pas prudent d’insister, pour la mettre en garde contre son inexpérience des sentiments nécessaires à la vocation qu’elle choisit ?

— Inutile. Elle veut être religieuse comme elle a voulu quitter l’aveugle Amar, définitivement, avec une volonté de chèvre têtue. — Et il conclut, parce que Mère Augusta courbait un front affligé : — Je veux croire que la grâce de Dieu et la main de sa Providence veillent sur le choix de cette vie ardente, énigmatique encore pour moi.

— Vous verrez sœur Cécile et vous jugerez, me dit doucement la supérieure.

C’était l’heure de la troisième prière islamique. Dans la tiédeur rayonnante de cet après-midi d’automne, les chemins conduisant à la basilique furent émus de formes, de voix et de parfums. Des femmes indigènes les envahissaient par groupes ou processionnaires. Elles s’égaillaient entre les haies d’agaves, au hasard des buissons fleurissant les talus et que ravageaient leurs souples mains peintes. Elles montaient vers la basilique, temple d’un culte étranger, mais temple. A la Vierge Mère, — qui avait son nom et son rôle dans la théologie musulmane, et qui se trouvait être ici la Vierge Noire, Notre-Dame d’Afrique, — les épouses stériles apportaient le vœu profond, le regret et l’espérance de leur instinct maternel. A la beauté de Mériem femme choisie entre toutes les femmes, des courtisanes, soumises à une immémoriale tradition plus qu’au péché de lucre et de luxure, venaient remettre les souhaits de leurs amours. Et, près de la divinité reconnue et adorée par tant de peuples puissants, les vieilles, les aïeules, voulaient consacrer les préliminaires ou le dénouement de quelque occulte sorcellerie. Toutes échangeaient des mots ironiques, des propos crus et légers, puis, brusquement, leurs voix sombraient en de troubles silences dont un roucoulement de chanson subite rompait le lourd enchantement. Dans l’âme de ces filles, berbères ou arabes, persiste un fond de superstition mystique que certaines manifestations du culte chrétien catholique apprivoise et enchante. Elles accouraient des hauts quartiers de la ville ou des humbles abris des champs, bourgeoises ou femmes de mauvaise vie, pour, entre deux prières koraniques, tourner autour de l’autel de la Vierge, y brûler du benjoin, y suspendre des guirlandes de jasmin et de géranium rose. Le Père André les tolérait, ne se reconnaissant pas le droit de juger de la qualité ni des mobiles de leur piété. Il lui suffisait que ces pèlerines aux tuniques embaumées ou aux haillons terreux, aux visages fauves ou voilés, aux pensées secrètes, fussent silencieuses et pleines de respect pour le saint lieu.

Elles montaient comme une marée blanche et dorée, chaude et vivante, aux pentes des routes poudreuses. Elles montaient invinciblement. Dans l’ombre sévère et pure de la basilique, les bras du crucifix élargissaient leur geste de rédemption et d’appel ; les saints et les saintes avaient un plus suave sourire. Et cette foule féminine, humanité plus légère et plus sensible que celle des hommes, montait moins vers la croix que vers le sourire. Ce n’était pas un raisonnement, mais une impulsion qui la conduisait au sommet de la colline. Elle n’obéissait pas à la foi dans un divin miracle, mais au désir de pénétrer une atmosphère de merveilleux. Après avoir inconsciemment goûté le miel ou le fiel de la terre, elle effleurait le sel et respirait les aromates d’un monde idéal qu’elle ne déterminait point. Comme Marthe offrait son labeur fidèle, Marie son esprit attentif et la Magdaléenne son repentir, ces femmes d’un autre peuple et d’un autre temps donnaient, en instinctive offrande, les plus précieux de leurs désirs et de leurs soucis.

J’évoquai Mâadith la Kabyle, qui eût pu se trouver parmi ces femmes, et qui, baptisée et initiée aux mystères d’une autre foi, priait sous la coiffe blanche et le voile noir de sœur Cécile.

— C’est elle.

Mère Augusta s’éloigna discrètement, ne voulant pas que sa présence me parût pouvoir influencer la petite convertie.

Les roses d’automne et les chrysanthèmes déroulaient des écharpes de couleur aux deux bords de l’allée de cyprès. Le jardin descendait vers la mer avec toutes ses floraisons et ses verdures, comme attiré par l’aimant scintillant des vagues. Entre les arbres alignés tels des cierges, Mâadith-Cécile venait à moi avec ce rythme qui enchante l’allure des femmes d’Orient et dont les Occidentales ne possèderont jamais le secret. Et ce rythme me semblait surprendre et modifier la rigidité des plis de la robe noire de la novice. Mais les mains brunes aux ongles bombés étaient dévotement jointes, les longues paupières baissées, le visage étroit penché et comme retiré dans l’encadrement profond, roide et blanc, de la coiffe monacale.

Mâadith releva la tête et souleva ses paupières en me saluant. Dans ce jardin de cyprès et de roses, où chaque bosquet renfermait un autel chastement fleuri, comment oublier jamais la vision de ce visage d’amour, de ces yeux intenses brûlant de langueur mystique, éblouissants dans leur indéfinissable regard ! Cette étrange et adorable figure était celle de quelque prêtresse, ressuscitée sous les arbres d’un décor archaïque, dans le puissant parfum de myrrhe et d’aromates qu’ils distillaient pour le mêler au subtil encens évaporé des roses. Mâadith, Mâadith, vous dormiez depuis plus de deux mille ans dans un sarcophage de pierre grise, aux sépulcres de la ville de Didon. Et vous voici réveillée, ô Mâadith, immobile et droite, toute embaumée de cire et de résine. Votre belle bouche a gardé son sourire énigmatique et inspiré. Si nous écartions ce voile, qui vous enveloppe d’un nuage obscur, vous vous érigeriez, fine et superbe, dans la tunique ailée aux couleurs de Tanit !