— Nous avions demandé aux sœurs de Kabylie une de leurs orphelines, indigène et convertie si possible, pour servir chez nous, assurer de menues besognes, surveiller parfois les trop petits enfants que de pauvres femmes du peuple nous confient. Dès son arrivée dans notre maison, Cécile nous a plu. Elle était touchante et délicieuse, timide sans gaucherie, avec de beaux yeux livrant toute la gratitude affectueuse de son cœur. On ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle ressemblait à des figures d’anges de vitrail et elle se révélait d’une douceur infinie. Mais on discernait en elle une intelligence des plus vives et une ardeur profonde pour apprendre tout ce qu’elle ne savait pas encore. Nous avons bien vu qu’elle serait peu faite pour une besogne ordinaire. Elle possédait assez le français et pouvait lire et écrire. Je me suis attachée à son instruction. Vous connaissez le curieux pouvoir d’application à l’étude de la plupart des petites musulmanes ; Cécile a dépassé toutes les prévisions, comblé toutes les espérances. Son regard, qui ne se détachait pas de mon visage pendant nos leçons, me donnait l’impression qu’elle devinait les choses avant que mes paroles les lui eussent expliquées. Je la conduisis jusqu’au brevet élémentaire qu’elle obtint facilement. Sa mémoire possédait imperturbablement le programme.

— Et maintenant ? risqua malicieusement le Père André.

— Maintenant… La supérieure hésita, puis elle sourit à son tour avec bonne humeur : — Maintenant, je suis obligée de convenir qu’il s’est opéré, à son insu, — car elle reste toute étonnée si je le lui fais remarquer, — un travail bizarre dans son cerveau. Elle a oublié les choses les plus simples pour se remémorer parfois les plus inattendues, celles-là mêmes qu’avec elle j’effleurais à peine, les considérant comme moins utiles ou trop compliquées. Non seulement elle se les rappelle : mais il lui arrive de les amplifier ou de les interpréter dans un sens qui lui est personnel.

Cela ne me surprenait point ; les écolières indigènes sont coutumières de ces particularités.

L’enfant arabe qui s’instruit en dehors de son milieu, tend toujours à dépasser le domaine de l’enseignement primaire qu’on lui offre. Il parcourt vite le cycle de celui-ci et s’intéresse davantage à des notions d’ordre plus complexe : ce sont celles qu’il s’assimilera le mieux ou retiendra le plus longtemps ; car la surprenante mémoire et la facilité prompte dans l’étude disparaissent presque infailliblement au moment où l’élève passe de l’enfance à l’adolescence.

— Et maintenant, conclut la supérieure non sans un léger accent de triomphe, maintenant, Cécile se transforme en sœur Cécile, une chère novice qui ne tardera pas à prononcer ses vœux.

Le Père André parla, comme répondant à des réflexions silencieusement poursuivies :

— Ses gestes et ses sentiments, depuis son adoption, furent toujours à l’imitation de ceux de son entourage ; continue-t-elle simplement à imiter ?

— N’avez-vous pas causé ou discuté avec elle, mon Père, cherché à éprouver la valeur de ses convictions ? demandai-je.

— Plusieurs fois. Je n’ai pu la trouver en défaut. A peine lui reprocherai-je l’excès même de ses affirmations et un orgueil, très musulman, de sa foi chrétienne ; — car, vous le savez, nul disciple d’aucune religion ne met dans le titre et la qualité de « croyant » plus d’irréductible fierté que les adeptes de Mahomet. Disciple de Jésus, Mâadith est superbement orgueilleuse de son Maître. Au début de sa vie nouvelle, son cerveau logique de primitive, mais ignorant de l’analyse, n’évoquant pas les jouissances nombreuses, participant peu aux satisfactions physiques, eut moins d’émerveillement que de contentement naïf, dans une engourdissante béatitude. L’exaltation vint plus tard, quand Cécile eut appris à réfléchir, — et encore, je ne sais si elle réfléchit beaucoup.