— Je dois le panser, ma sœur.
Ce soir-là, passant devant une image du Sacré-Cœur, la novice eut le geste du signe de croix accoutumé. Mais son doigt s’arrêta sur la croix sarrasine tatouée à son front, la marque, et n’acheva pas le geste. Elle entendit dans sa mémoire la voix de Kralouk, le goual :
— « Tu es marquée. »
Dits en français, les mots l’eussent fait sourire ou se redresser avec certitude et dédain ; en arabe, ils empruntaient une force singulière, un sens redoutable qui, soudain, la courbaient sous une terreur imprécise. Le doigt tremblant de sœur Cécile restait posé sur le signe crucial indélébile, perpétué par une tradition aux origines ténébreuses, ce signe, négation d’une autre Croix à laquelle le baptême consenti et la vocation choisie vouaient la convertie.
Alors, elle se souvint de son passé, de la terre kabyle aux durs plateaux animés de chèvres noires, de l’ouchem qui l’avait marquée au couteau, et elle sut que Mâadith existait encore.
DEUXIÈME PARTIE
C’est l’intérieur d’une maison juive, perdue dans le dédale des ruelles du quartier indigène, à Constantine. On n’y entend pas battre le cœur de la ville européenne. Aux ruelles sombres, entre les murs bleus de badigeon, verts de moisissures, commence la suprématie des gardiens d’un rite inflexible et d’une immuable tradition.
Dans la salle haute et nue, mais compliquée de retraits, de colonnes, de cintres et d’arabesques, le repas du soir a pris fin. Les convives s’allongent sur les tapis. Les plus civilisés, assis sur des chaises pendant le repas, bannissent ces sièges de la pièce qui reprend tout son caractère d’un autre temps. Les petites servantes aux longs yeux emportent l’aiguière des ablutions. Une femme somnole, appuyée contre les faïences du revêtement des murailles. Les cercles d’or de ses chevilles mettent des reflets fauves à ses pieds blancs. Hors de la clarté des bougies fondant sur les hauts candélabres de cuivre, sa pâle figure s’enlève comme une autre clarté dans la pénombre. La fille du patriarche, maître du logis, a pris un bendir, le tambourin arabe. Elle le heurte d’un battement des doigts et de la paume de la main, suivant le rythme d’une ballade populaire qu’elle chante. Les attitudes de ceux qui écoutent témoignent d’une jouissance infinie. La voix de la chanteuse gémit et, tout à coup, prise à son chant même, elle se tait dans un sanglot en rejetant le tambourin sonore. Son visage ruisselle de larmes, larmes voluptueuses dont luisent les regards mats de ses auditeurs.
Du fond de la cour où le clair de lune pénètre brillant de poussière d’étoiles, éblouissant la flamme fragile et persévérante des veilleuses, bruissent les voix des petites servantes. Pleines d’admiration, elles formulent un nom :
— Kralouk, voici Kralouk.