C’est lui, l’Homme au djaouak, l’inimitable musicien qui sait le mieux faire roucouler et sangloter l’âme secrète du flageolet de roseau, peint d’arabesques rouges ! C’est lui Kralouk, le goual, le précieux conteur dont le génie spécial, l’inspiration et la mémoire intarissables, la philosophie tour à tour gouailleuse et dominatrice, fanatisent le peuple d’Iaveh et celui d’Allah. Il entre avec une désinvolture d’artiste. On le salue en soupirant d’aise, comme on accueille un plaisir de prédilection longtemps attendu. Il ne sourcille pas, accoutumé. Rien n’est plus sensible que sa bouche entre la moustache mince et la courte barbe grisonnantes. Rien n’est plus jeune, plus malicieux et plus déconcertant que le regard de ses yeux verdâtres. Rien n’est plus vif que son geste, plus leste et plus souple que son corps maigre et musclé.

— Joue, Kralouk !

Il s’accroupit dans sa gandourah de cotonnade très blanche balafrée par le sautoir de cuir filali de son djaouak. Lentement, avec une sorte d’enivrement précurseur, il sort l’instrument de son étui, il le porte à ses lèvres et la sorcellerie commence. Car c’est un sortilège qui émeut cet humble roseau et lui confère la puissance d’émouvoir ainsi ceux qui l’entendent ! Son chant voltige, à travers l’inspiration dans l’enchantement mesuré et la perfection du rythme. Il possède le nombre de voix d’une nuée d’oiseaux. Il crée l’illusion des rumeurs fortes, puis des murmures insaisissables et des frémissements ténus. Il est le rugissement de la forêt et le roucoulement de l’oasis, le psaume de la steppe et le bavardage du sentier. Il est l’esprit même de toute la poésie bucolique et il est toute l’expression sensuelle de la passion humaine. Appel du désir, cri de l’extase, lamento du désespoir, hosanna de l’allégresse, cela tient dans ce court roseau, multiple et un, magique et réel. La voix de Kralouk, une pénétrante voix de tête, modulée, s’élève alternant avec les sons du djaouak. Et ce sont des improvisations et des réminiscences :

Gloire à Dieu seul !

O toi qui prends la défense de l’habitant des villes

et qui condamnes l’amour du Bédouin pour ses horizons infinis,

est-ce la légèreté que tu reproches à nos tentes ?

N’as-tu d’éloges que pour les maisons de pierre et de boue ?

Tu ignores, et l’ignorance est la mère du mal.

Femme, ô l’anémone sauvage et le genêt odorant !