Quand il se tait, des hululements féminins l’applaudissent frénétiquement. Les hommes lui adressent des paroles de gratitude et de bénédiction. On jette dans sa gandourah de tintantes pièces d’argent.
Il a chanté et joué toute la nuit, s’interrompant à peine pour savourer une tasse de café ou rouler entre ses doigts prestes une cigarette de tabac du Souf mélangé de genévrier. L’aube rend le ciel laiteux au-dessus de la cour. Les bougies, plusieurs fois remplacées, s’éteignent dans les hauts candélabres de cuivre. Kralouk se lève. Il va partir. Et moi, venue dans cette maison pour l’entendre, je suis intriguée du regard insistant dont il m’a fixée constamment.
Voici qu’il me parle :
— Je connaissais déjà ton nom, mais je t’ai déjà vue dans une ville. Tu étais l’hôte d’une sœur chrétienne et d’une sœur marquée. Interroge ta mémoire.
— Je me souviens, ô Kralouk. Tu avais été blessé ; sœur Cécile te soignait et c’est moi qui lui ai dit que tu enchantais les esprits, des limites du Tell à celles du Sahara.
— Et tu as bien dit, certes ! J’habite cette ville pour un temps. Je te prie de monter demain jusqu’à mon palais ; c’est un nid d’épervier sur le Rhumel et j’y garde une femme qui veut te voir.
— S’il plaît à Dieu, j’irai vers cette femme, ô Kralouk.
Le printemps d’Afrique régnait dans la chaleur et la lumière. L’atmosphère vibrait de vigueur sauvage et de violence primitive. Il n’y avait point de douceur dans le jeu des souffles errants et de tout ce qu’exhalait la terre, mais une force neuve et exubérante, des respirations de fauves et de Barbares, des ardeurs indisciplinées, de franches volontés de vivre et des énergies bondissantes. Cette atmosphère émanant de la cité et des grands paysages environnants dominait la contrée.
Dès les premières heures matinales, le soleil criblait de rayons les carrefours et les places. Des rumeurs de populace en liesse roulaient, traversées comme d’un éclair par les hennissements des chevaux des chasseurs ou des spahis et le braîment des mules des maraîchers indigènes. Les étalons échevelés affrontaient la foule et s’y engouffraient trépidants, excités, souples et adroits. Les couffes débordant du trésor des vergers, tanguaient à travers le flot humain, oscillaient sur l’échine ployée, chétive et pourtant robuste, des ânes résignés. Et les petits cireurs, migration enfantine descendue des montagnes kabyles, bourdonnaient comme des guêpes entre les jambes des flâneurs, sous le ventre des chevaux, offraient leurs services d’une voix chantante et aiguë ou, superbement indifférents au labeur et au gain, battaient le rythme de la dernière chanson de Kralouk, avec une brosse, contre leur boîte à cirer.
Peuple étrange et séduisant que celui des grands centres du Tell ou du rivage de notre domaine algérien ! C’est le peuple transméditerranéen aux agitations et à la verbosité latines, confiant en soi, d’un abord facile et d’une surprenante versatilité, d’enthousiasmes prompts, de passions vives et de jugements arbitraires. Peuple métissé par excellence, il grouille, grandit, augmente, coudoyant le provincial français aux allures d’exilé et qui reste traditionaliste et inchangé après deux générations, conservant des instincts brutaux où prédominent les influences de caractères étrangers parallèlement aux accoutumances locales, sans fusion, mais sans heurts, dans un curieux sentiment de tolérance inconsciente et absolue que l’échange d’injures, de blasphèmes, de criailleries et de revendications électorales n’atteint pas.