Le peuple envahisseur se juxtapose au peuple indigène. Ils admettent à peu près tout l’un de l’autre. Ils s’associent parfois et ne se confondent jamais. Leurs dissemblances ne s’accusent et leurs gestes ne s’enveniment que lorsque quelque formule sentimentale, quelque excès de revendications écouté par la Métropole, quelque erreur d’interprétation, provoque des remaniements de régime. Ils créent cette foule colorée, ensoleillée, laborieuse avec plaisir, inactive sans remords, qui donne l’impression de vivre dans une allégresse enfantine, une archaïque insouciance, un mouvement de séculaire et incoercible indépendance de clans. Elle évoque les rassemblements de Babel, les marchés carthaginois, le pullulement des ports phéniciens. Elle impose des réminiscences de Rome et de Byzance ; le cavalier numide y coudoie le Maure citadin : le montagnard berbère y discute avec le mercenaire aux cheveux roux, des profils syriaques et des faces éburnéennes de mages, de marchands turcs, m’zabites, tunisiens, songent ou guettent près de têtes maltaises, crêpelées, à l’expression obtuse et persévérante ; les noires et musculeuses statures soudanaises, les hautaines silhouettes nomades, les traditions sémites, la grâce tolérante du christianisme français, s’y affrontent sans conflits.
Comme les coloris intenses, les ors et les blancs purs des costumes, étalés en valeurs réciproques dans la généreuse clarté, la mine sauvage et pensive des paysans sardes, la désinvolture des Calabrais, la faconde des Siciliens, la rudesse corse, la lourdeur maquignonne d’un certain Midi français, l’ambition juive et la duplicité arabe se frôlent avec aisance et trouvent chacune leur place dans une ambiance favorable. Et, prêt et apte à dominer tous ces éléments, le contingent franco-algérien marque sa manière audacieuse et persévérante. Il apparaît assez semblable à ces adolescents de croissance rapide, d’éducation incomplète, mais qui ont une telle surabondance de vie et éprouvent si bien le désir de vivre qu’ils ne sauraient attendre la fin de l’entraînement pour se précipiter dans la lice, y courir, tomber, se relever toujours, poursuivre la lutte sans répit et sans même avoir songé à déterminer le but de la course.
Dans cette jeune société, vigoureusement agissante, se trouvent en germe toutes les ressources humaines susceptibles de développement, une vitalité souple et durable, un esprit d’entreprise dont la hardiesse gagnerait à prévoir et à se fixer, le sens précoce de l’utilisation des facultés individuelles et des faiblesses d’autrui. Peuple de la nouvelle France, profus, riche et broussailleux comme le maquis ; mais qui s’affinera aisément, se disciplinera jusqu’à se rapprocher de l’harmonie du noble et beau jardin à la française !
J’ai traversé la place pour gagner les ruelles des quartiers indigènes.
Je vais au rendez-vous de Kralouk.
La partie de la cité qui compose la ville arabe n’a point d’obscurité. Les maisons vétustes, les moucharabiehs de briques et de pierres, les poutres de vieux bois se revêtent de clair badigeon. Au seuil des portes vertes, sur lesquelles s’élargit l’empreinte de la main préservatrice de couleur rouge ou de henné, des vieilles s’accroupissent dans leurs draperies pluricolores, des enfants, nuancés et bourdonnants comme des frelons et des scarabées, se rassemblent, des hommes s’allongent et dorment aux plis nombreux de leurs burnous, des éventaires s’étalent, lourds de pains ronds, chauds et dorés, cloutés d’épices. Des fruits frais et luisants répandent leur parfum de verger mûr. Sur la banalité des légumes, des touffes d’anémones écarlates mettent une note d’un goût spécial et joyeux. Rien n’est vulgaire : tout est charme et naïveté. Dans des cages de roseaux, les rossignols, chanteurs de nuit chers aux langoureuses paresses des citadins musulmans, écoutent, muets, les trilles éperdus des canaris sollicités par la lumière du jour. Nulle échoppe n’est assez profonde pour que la lumière n’y puisse pénétrer. Sauf la voix des oiseaux et le cri d’un marchand à longs intervalles, on n’entend là ni bruit ni rumeurs.
Je suis arrivée au bout d’une impasse, devant une porte ouverte sous un pesant moucharabieh. Kralouk m’accueille :
— Bienvenue sur toi, ô la visiteuse ! Les habitants de cette maison sont tes esclaves.
— Sur toi le salut, ô l’inspiré ! Et la bénédiction sur la maison.