— Dieu te le rende ! Je ne pourrai pas ; j’ai promis de « passer le henné » aux filles de Bouhadad ; leur frère se marie dans six jours.
Elle ne saurait, en effet, manquer à la délicate opération, comme à la manipulation des fards, pour lesquelles son habileté doit être avérée. Dans six jours, les filles de Bouhadad pourront montrer aux coquettes invitées des noces de leur frère, les belles mains de fête, les fines mains peintes couleur de cuir filali et de corail. Sœur Cécile a baissé ses larges yeux, trop brillants de satisfaction devant la réponse de sa cousine. Que me dira-t-elle demain ? Toute la vérité selon sa conscience religieuse ou quelque aventure alambiquée selon sa race, quelque conte où ne seront que reflets et apparences ?
Je me lève pour partir ; sœur Cécile me suit et Kralouk, qui n’a pas cessé de nous observer en silence, dit alors :
— Mâadith est mal habillée. Son vêtement est comme la peau d’un être difforme qui s’attache à son corps par maléfice. C’est parce que la robe européenne n’aime pas le corps de Mâadith la Kabyle. Regardez la différence entre elle et les autres femmes chrétiennes ! Quand leurs époux les promènent ainsi, ils semblent crier à tous les hommes : — « Celle-ci est à moi ; mais vos yeux peuvent la posséder comme si elle était dévêtue ; cependant, n’y touchez pas autrement. » — Imbéciles ! C’est avec les yeux qu’on commence à prendre.
Sœur Cécile fronce les sourcils.
— Ma petite sœur, j’ai l’intention d’écrire à Mère Augusta. Je lui dirai notre rencontre inattendue. Son grand cœur sensible en sera touché.
— Comme il vous plaira.
L’indifférence absolue s’accuse plus encore. Qu’importe qu’on écrive à la supérieure ; ce n’est pas Mâadith qui écrira. Comme autrefois la novice ayant tout oublié de la petite chevrière, il y a là un chapitre du passé dont elle n’éprouve aucun besoin de se souvenir.
Le lendemain, dans ma chambre d’hôtel, elle me parut avoir l’allure plus ferme et le geste moins ambigu. Elle commença sans préambule :
— N’étiez-vous pas en visite chez nous, lorsque, pour la première fois, je vis et je soignai Kralouk au dispensaire, sans savoir quel rôle ma destinée lui réservait près de moi ?