— Oui, et je me rappelle que, dans un besoin de confidence qui ne vous était pas habituel, vous m’avez un peu parlé de ce conteur blessé, des scrupules exagérés et des réminiscences provoqués en vous par son audacieux langage.
— Depuis ce temps, j’avais toujours eu de ses nouvelles, témoignage de reconnaissance pour mes soins, je suppose. Entre indigènes, les messages sont aisés et rapides. Il me faisait savoir par les uns ou par les autres quelles étaient ses aventures et ses lieux de résidence.
Un jour, j’appris qu’il était passé chez les Sœurs Blanches dont l’hôpital fut mon premier refuge. Ce chanteur errant avait facilement découvert toutes mes humbles traces. Une autre fois, il me fit demander le nom de mon village. Je répondis à son émissaire que c’était Ighli et que je souhaitais qu’il retrouvât les traces de mon frère Ouali.
— Ah ! sœur Cécile, vous qui ne vouliez plus vous souvenir du passé !…
— Mon intention était louable ; ses recherches, sa curiosité, la Providence, pouvaient lui fournir quelque indice. Si cruel qu’ait été mon frère, je lui pardonne, car les premiers enseignements de notre vie ne nous apprirent pas à discerner le mal du bien, et j’aurais aimé savoir ce que ce fils de mon père et de ma mère était devenu. Kralouk ne me transmit rien le concernant ; mais bientôt, il m’annonça qu’il épousait une femme originaire d’Ighli et qui se trouvait être ma parente.
A ce moment du récit de sœur Cécile, la physionomie du musicien s’est imposée à mes yeux, avec une bizarre expression de victorieuse malice, puissante, obstinée, fanatique un peu…
— Ah ! s’écrie la convertie, pourquoi ai-je dû quitter le dispensaire, ma compagne, notre chapelle ! Pourquoi ?… La loi nous a frappées comme un châtiment immérité. Que de larmes le jour où nous nous sommes séparées de nos enfants et de nos malades ! Des tentatives en notre faveur, il ne m’est resté que cette copie de la pétition adressée au Ministre et au Gouverneur Général de l’Algérie par les notables indigènes de notre petite ville désolée. Lisez-la.
« Louange au Dieu unique.
« C’est de lui que nous implorons le secours.