Mâadith vécut des jours de paix. Son choix, fixé de nouveau et comme malgré elle, en la restituant toute entière à l’Islam, mettait fin aux débats cruels et aux incertitudes de sa conscience. De plus en plus, elle oubliait son ancienne personnalité. Par moment, c’était avec une sincérité absolue qu’elle pensait n’avoir jamais été que la Mâadith de Kralouk. Leurs rapports restaient les mêmes ; mais la lutte sourde qui les opposait jadis l’un à l’autre avait fait place à une confiance apaisée.
Le matin qui suivit la nuit d’El Kader, Mâadith dit simplement au goual :
— J’ai rêvé de toi cette nuit.
— J’ai rêvé d’un gourbi près des vergers de Tessala, répondit-il.
Le nom d’El Mensi n’avait jamais été prononcé entre eux et la fantaisie ou la déception de Mâadith l’avait tenue éloignée de la maison des Smadja. Elle supposait que le Nomade avait repris le chemin du désert avec une autre fiancée. Louinissa n’osait pas lui en parler, pas plus qu’elle n’osait reparaître chez les Smadja pour éviter les questions et le mécontentement de l’entremetteuse Hadjira.
Le solstice d’été vint bientôt annoncer la fête des noirs. Les Soudanais de Constantine se livrèrent aux réjouissances rituelles. Leur quartier dominait le Rhumel et la petite terrasse du logis de Kralouk dominait ce quartier pullulant d’êtres et de mouches.
Le jour de la fête, Mâadith s’amusa à regarder les scènes de tuerie et de folie qui régnaient dans les ruelles et dans les cours étroites des maisons. C’étaient une débauche de sang, des râles et des convulsions d’animaux qu’on égorgeait, des piaillements et des bêlements de victimes désignées attendant leur tour de supplice brutal, de longue agonie et de mort. C’étaient la frénésie hurlante et dansante des hommes et des femmes, le cri aigu ou les pleurs des enfants, l’orgie des chiens et des chats affamés s’arrachant des toisons souillées et flasques et de répugnantes entrailles. Exultant en rires féroces, en chants incohérents que nul ne comprenait, les nègres sacrifiaient des moutons et des chèvres, dans une allégresse sauvage de fétichisme, transmis et conservé à l’ombre des coutumes islamiques imposées par les maîtres à ces anciens esclaves, et dans un bestial plaisir de débauches et d’abondantes ripailles. Un relent d’absinthe, un arome d’anisette, se joignaient à l’odeur chaude du sang. Les vieux couteaux à lame ébréchée, mal assurés dans des mains d’ivrognes, sciaient les gorges chevrotantes des bêtes. Le torrent recevait une pluie rouge ; ses parois suintaient d’un ruissellement sinistre. Et les corbeaux en liesse croassaient à la louange des nègres, leurs frères.
Mâadith considérait ces scènes barbares sans dégoût.
Le crépuscule allongea de grandes ombres au flanc des montagnes. Les ailes des ramiers battirent au bord des nids du ravin ; ils roucoulèrent leurs chants et leurs querelles du soir. Au fond des grottes obscures, on sentait tressaillir les mystérieuses présences de la nuit. Mâadith se détourna et vit l’Homme au djaouak assis derrière elle.
— Laisse-moi prouver aux pigeons que mon djaouak est plus savant que leur gorge, dit-il en saisissant son roseau.