Elle s’assit en face de lui, parce que la musique l’enchantait éternellement et parce qu’après la hideur des scènes de tuerie et la laide vision des nègres, les traits subtils et le vert regard de Kralouk, la séduisaient davantage.
Bientôt, le roseau cessa de roucouler et commença un rythme de danse auquel, dans les fêtes, les femmes ne résistaient pas. Jamais encore, Mâadith n’avait dansé, mais, d’instinct, elle savait l’imperceptible cadence dont les pieds nus suivent ce rythme et comment le geste adorable des bras et la savante ondulation des hanches miment en mesure le poème de l’amour, du désir et de la possession. Elle vit la prière des yeux de Kralouk et ne se défendit pas contre l’invitation tentante du djaouak.
Debout dans l’or pourpré du couchant, elle fit glisser sur ses hanches sa ceinture brodée et défit le foulard de sa coiffure pour que ce lambeau de soie colorée et flottante accompagnât les gestes de ses mains. D’abord, elle circula, légère ; ses bras polis et délicats s’arrondissaient ou se dressaient d’un élan au-dessus de sa tête et ses mains déployaient le foulard comme une bannière pour un signal. Elle le ramena près de son visage et sur ses yeux en simulant la pudeur, puis l’effroi. Un frisson la parcourut des épaules aux talons. Alors, elle commença à onduler lentement, accentuant peu à peu le rythme. Le foulard, tantôt tordu ou roulé, tantôt éployé de nouveau, palpitait entre ses doigts. Elle se défendit contre la passion et contre l’amant fictif que sa danse fuyait ou recherchait tour à tour ; sa tête se détournait, ses mains se tendaient en avant, paumes ouvertes, exprimant un refus et une supplication. Soudain, la danse et le jeu de l’amour l’emportèrent. Son corps frémit comme un jeune arbre sous le vent ; ses lèvres s’entr’ouvrirent et sa danse atteignait à un réalisme si parfait qu’elle demeurait étrangement belle et esthétique. Elle la poursuivit à genoux. Tous ses mouvements exprimèrent l’harmonieux accablement de la volupté. Elle se renversa doucement sur le sol avec le dernier soupir que le djaouak effilait vers le ciel…
— O Mâadith ! ô Mâadith ! exclamait Louinissa accourue et suffoquée d’admiration.
Les mains de Kralouk tremblaient.
— Je savais que tu danserais ainsi, dit-il seulement.
Toujours étendue, Mâadith souriait d’un sourire vague et satisfait. Elle ressentait une lassitude langoureuse et un trouble savoureux. Cela lui remémora El Mensi et l’émoi dont elle s’était laissé pénétrer le soir où elle le vit dans la cour en fête, illuminée. Elle osa demander au goual :
— O mon cousin, le Nomade que tu sais t’a-t-il jamais interrogé sur ce que valait la dot d’une fille comme moi ?
L’Homme au djaouak eut un brusque réflexe de dents serrées et de poings crispés, puis il prononça lentement :
— Je lui ai dit le prix de Mâadith.