Alors c’est entendu, nous prenons une table, trois chaises, et Pierre commence.
Barbe est vraiment difficile. D’abord, elle ne voulait pas rester avec nous et criait que c’était maman qui devait lui donner des leçons et non pas Pierre; mais maman lui expliqua qu’elle devait être sage pour lui faire plaisir et aussi qu’elle lui donnerait un beau livre d’images.
Après, elle écouta Pierre. Il lui montra d’abord les images: c’était un alphabet avec des animaux; Barbe voulait tout de suite aller à la fin du livre et elle ne répétait pas ce que lui disait Pierre. Et puis, elle répétait la leçon à ses filles Francine et France, comme s’appelait la poupée que lui avait donnée le sergent Vandenbroucque. Comme c’était une poupée de France et que c’était le premier jour de notre arrivée dans ce pays qu’on lui fit ce cadeau, j’avais eu l’idée de lui donner ce nom, et maman avait trouvé que c’était très bien ainsi.
Pierre a été vraiment bien gentil, mais Barbe a été insupportable.
30 septembre.
Hier dimanche, nous avons visité les Invalides avec Pierre. Maman était avec nous. Les Invalides sont un magnifique monument où sont reçus les soldats blessés pendant la guerre, quand ils ne peuvent plus faire de service. Il y a aussi le tombeau de l’empereur des Français, Napoléon Ier, dont Pierre m’a raconté l’histoire. Mais ce qui nous a surtout intéressés, ce sont les canons que les Français ont pris aux Allemands. Pierre ne cessait de les regarder, et il m’expliquait chaque détail des canons, des avions, des lance-bombes, et pourquoi ils étaient différents des nôtres, etc.
Un soldat en uniforme d’invalide, couvert de décorations, ayant une jambe de bois, gardait les canons; Pierre lui parla en disant que son papa était artilleur, à la guerre, et que nous étions deux petites Belges dont le frère s’était battu et qui venait d’être décoré de la médaille de Léopold, et il n’oublia pas l’histoire de Phœbus.
L’invalide se mit à rire et dit que lui avait eu sa jambe emportée par un obus à la bataille de Gravelotte en 1870.
«Ah! ah! c’est heureux qu’ils en reçoivent une tripotée ces... d’Allemands.» Il a dit le même mot très laid qu’avait crié notre servante Jeanne à Louvain quand on lui avait dit que les Allemands entraient en Belgique.
Il nous demanda de lui amener Phœbus, un jour de semaine où il ne serait pas de garde. Il nous promit de nous faire visiter tout le musée de l’armée. Pierre était ravi, moi aussi, parce que j’aime beaucoup la France et tout ce qui est de ce pays.