Pendant que nous mangions nos tartines beurrées, on a sonné. Nous étions seuls à la maison, et maman nous défend d’ouvrir la porte. Mais Pierre, qui trouve qu’il est grand garçon, ne prend pas la défense pour lui.
C’était Mlle Suzanne. Elle nous dit que justement elle ne venait pas voir maman, mais moi, Noémie, et qu’elle avait quelque chose de très sérieux à me dire, à moi seule. J’étais très étonnée. Naturellement Barbe n’était pas contente du tout d’aller dans le jardin, et Pierre était plein de curiosité. Mlle Suzanne, malgré son air doux, a beaucoup d’autorité, elle conduisit elle-même Barbe dans le jardin, Phœbus la suivit et Pierre, forcément. Nous sommes allées dans le grand salon jaune, et tandis que Mlle Suzanne me parlait, je voyais ma petite sœur assise sur la pelouse à côté de Phœbus posé en faction sur son derrière, tandis que Pierre essayait de montrer à Barbe les lettres dans l’alphabet rempli de soldats français.
NOÉMIE, JE TE DEMANDE PARDON!
«Voilà, ma petite Noémie, me dit Mlle Suzanne, pourquoi je suis venue vous voir. Un jour, pendant votre séjour à Saint-Sulpice, vous m’avez dit que vous écriviez chaque jour le récit de votre vie et que vous avez commencé votre journal la veille de la déclaration de la guerre. Vous m’en aviez même lu quelques pages qui m’ont semblé très intéressantes. J’en ai parlé à un ami à moi, directeur d’une revue d’enfants, le Journal des Enfants, qui voudrait beaucoup le publier, car sûrement ce sera nouveau et attachant pour les jeunes lecteurs et les jeunes lectrices.»
En entendant ces mots, j’étais très étonnée, je ne saisissais pas ce qu’elle voulait dire.
«Comment! mon journal, vous le donner, pourquoi?
—Mais oui, si vous me le donnez je le ferai imprimer et vous le verrez dans le Journal des Enfants.
—Ce carnet est seulement écrit pour moi, pour papa et maman; c’est notre histoire, ce n’est qu’à nous qu’elle peut plaire et non aux autres.