«Tu sais bien, petite maman, que si papa reste, c’est qu’il pense que c’est son devoir.

—Oui, oui, tu as raison et j’ai tort de pleurer; mais au premier moment, c’est dur de penser qu’on va être séparé encore! Ma petite Noémie, tu es la plus sage. Attendons de savoir. En tout cas, nous allons revoir tante Berthe et Madeleine.»

4 octobre.

Ce matin, nous avons reçu une lettre de papa datée d’Anvers.

Je la copie ici.

«Ma chère femme, mes chères enfants, je suis bien heureux d’avoir enfin de vos nouvelles et de savoir que vous êtes sauvées et en bonne santé. Nous aussi, nous sommes hors du péril. Mais que de choses terribles se passent dans notre malheureux pays! Malines est bombardé par les Allemands qui, dit-on, vont lui faire subir le même sort que Louvain; Alost a dû faire évacuer sa population qui se réfugie à Anvers; il en est de même de Lierre. Tous les pauvres habitants fuient, on ne sait où les loger! Le Roi fait l’admiration de tous par son courage, son énergie. Hier, son armée a culbuté une avant-garde ennemie, mais elle s’est heurtée aux principales forces allemandes qui se trouvaient devant Termonde. Le Roi était si fatigué après cette bataille qu’il s’est endormi dans une cabane où se trouvaient réunis quelques officiers belges et anglais.

«Il nous dicte à tous notre devoir et il n’est pas de Belge qui n’ait à cœur de suivre un si bel exemple. Aussi, je me suis rendu à l’hôtel de ville pour me mettre à la disposition du gouvernement. Il y avait un assez grand désordre dans tous les services. On me plaça immédiatement dans celui des évacués, et je me suis occupé des réfugiés que l’on fait partir pour l’Angleterre.

«En parlant avec tous ces pauvres gens dont les fils étaient aux armées et qui n’avaient plus de toit, comme nous, je pensais à vous, mes chéries, qui avez eu tant de peine à gagner Paris. Je me suis décidé à faire partir Tantine Berthe et Madeleine, car je ne veux pas qu’elles restent ici. Dès que le jour de leur départ sera fixé, je vous enverrai un mot. Elles se rendront à Paris pour se réunir à vous.

«Quant à moi, je resterai à Anvers où demeure le Roi; je suivrai le gouvernement.

«Je vous embrasse, mes chéries, en vous recommandant le courage et la bonne humeur....»