Vite nous sommes reparties, en laissant Pierre avec Phœbus; maman s’est décidée à prendre un taxi-auto de peur d’être en retard. A la gare, il y avait beaucoup de femmes et d’enfants que des agents empêchaient de pénétrer sur le quai. C’était effrayant. Maman nous tenait chacune par une main et elle ne tremblait pas, tant elle serrait ses doigts. Au bout d’une demi-heure, le train était devant nous.

Le premier mot de Tantine a été celui-ci:

«Tu sais, si ton mari ne m’avait pas fait un devoir de partir avec Madeleine, je serais restée à Anvers, je n’aurais jamais quitté mon pays.»

Et alors, elle prit maman dans ses bras pour l’embrasser. Madeleine nous a dit que c’était la seconde fois qu’elle pleurait depuis qu’elle avait quitté la Belgique.

Madeleine me parut plus grave qu’à Louvain. Elle avait un certain air triste que je ne lui avais jamais vu. Elle nous prenait par les mains, Barbe et moi, et nous demandait des détails sur tout ce que nous faisions et sur Paris, comment était notre nouvel ami Pierre, et comment Phœbus marchait avec sa jambe de bois.

Pendant ce temps, Tantine Berthe parlait à maman de la Belgique.

«Le lendemain on entendit la canonnade des Allemands contre les forts de Liége; toute la population d’Anvers sortit dans les rues et commença à montrer de l’inquiétude. Aussitôt notre roi Albert se rendit sur la place de Meir et se mit à nous parler d’abord en français, ensuite en flamand.

«Mon peuple, dit-il, je vous supplie de rester calme. J’attends de chacun de vous qu’il fasse son devoir. J’espère vous en donner moi-même l’exemple. Vive la Belgique et sa juste cause! Vivent nos alliés!» Alors ma fille—Tantine Berthe appelle toujours maman «ma fille».—Alors, ma fille, si tu avais vu l’ovation qu’on a faite au Roi et comment fut chantée la Brabançonne! Oh! j’en tremble encore!»

Pour nous rendre rue Bonaparte, nous sommes montées dans une des grandes automobiles de Saint-Sulpice qui, avec la permission de M. Le Peltier, s’arrêta chez nous en passant. Tantine n’aime pas les automobiles, mais elle ne se plaint plus comme autrefois. Elle nous caresse les joues de temps en temps avec un sourire triste.

«Si vous saviez, mes petites, comme Madeleine a été courageuse et dévouée!