Nous sommes partis, en laissant Phœbus malgré son air suppliant. Nous avons été d’abord à Saint-Sulpice voir M. Le Peltier. Il était dans la grande salle du bas au séminaire où l’on donne les repas. Mlle Suzanne était là, entourée de tous les enfants. Elle trouve que maman a raison de quitter Paris où la vie est trop «dure» pour les Belges. Elle m’a fait promettre de continuer à écrire mon Journal et elle doit m’envoyer des nouvelles de Paris. De là, nous avons traversé le Jardin du Luxembourg. Comme nous passions devant les chevaux de bois, Barbe voulait absolument monter dessus. Pierre s’écria:
«Non, non! tu es trop petite!»
BARBE HÉSITAIT ENTRE LES GATEAUX.
Barbe se jeta sur Pierre comme pour lui donner des coups de pied dans les jambes, alors Pierre se mit derrière Madeleine. Moi j’arrêtai Barbe qui était rouge. Les gens nous regardaient; ils ne riaient pas, mais semblaient trouver ma petite sœur très drôle; Madeleine prit la main de Barbe et lui dit très fermement en la regardant sévèrement:
«Tais-toi et viens tout de suite.»
Barbe cessa de crier et elle se mit à marcher avec Madeleine sans résistance, tandis que nous suivions, Pierre et moi, tout étonnés que cette colère fût si vite terminée.
Ce qui est curieux, c’est que si nous avions été à Louvain, Madeleine aurait cédé à Barbe; maintenant elle fait comme maman. Voilà: autrefois, on était heureux et, aujourd’hui, c’est la guerre; il faut que tout le monde soit sage et sache qu’il faut obéir. Au bout d’un moment, nous étions dans la partie du Luxembourg qui entoure le bassin, en face du grand palais; alors Madeleine commença à parler doucement à Barbe:
«Ma petite Barbe, tu ne dois pas être toujours un bébé et avoir des caprices. Tu ne comprends pas encore tous les malheurs que nous traversons, mais tu vois bien que maman a de la peine et que papa est loin de nous; alors il faut que tu sois obéissante, bonne et gentille pour que, lorsqu’il reviendra, il retrouve une petite fille très douce et presque parfaite.