PIERRE RACONTAIT AUX SOLDATS
COMMENT PHŒBUS AVAIT ÉTÉ BLESSÉ.

Chez le pâtissier, Pierre a voulu que nous nous assoyions autour d’une table; on nous a donné à chacune une petite assiette avec une fourchette. Nous avons choisi nos gâteaux. Barbe ne savait comment se décider. Enfin elle a pris un éclair et une petite tarte aux fraises. C’était très bon. Mais le plus drôle, ç’a été de voir Pierre, après que nous avons eu fini, s’approcher de la caisse, tirer son porte-monnaie et payer. Je ne sais pas combien cela lui a coûté, il n’a jamais voulu nous le dire. Je suis sûre qu’il a donné beaucoup d’argent.

Pour revenir nous avons suivi le boulevard Saint-Michel où il y avait beaucoup de monde. Quelques soldats blessés aux jambes marchaient lentement en s’appuyant sur des cannes. Pierre ne s’arrêtait pas pour causer avec eux comme il a l’habitude de le faire, parce qu’il nous accompagnait, a-t-il dit, et qu’il ne voulait pas nous laisser seules, mais on voyait qu’il faisait dans ce cas un grand effort.

«Tu comprends, m’expliquait-il, quand on parle avec les soldats, ils racontent ce qu’ils ont vu, et comme cela on finit par savoir quelque chose de la guerre, bien que chaque soldat ne voie qu’un coin du champ de bataille.»

En rentrant, il a encore acheté un petit bouquet de violettes pour Tantine Berthe, il en a pris un second pour maman, il les a mis sur leurs assiettes à table, et elles ont deviné tout de suite que ces fleurs venaient de lui.

Maman a décidé de partir mardi matin pour Montbrison. Elle ira encore à la légation pour donner notre nouvelle adresse; mais ignorer où est papa est bien dur et il nous semble que nous le perdons une seconde fois, en laissant Paris où nous avons été si bien reçues.

Lyon, le 10 octobre.

Nous avons quitté Paris mardi soir. Nous avons encore eu tous en partant un nouveau chagrin: maman parce qu’elle s’éloignait davantage de papa, et nous parce que nous aimions bien notre maison et le petit jardin.