JE LUS LA LETTRE DE NICOLE TRÈVES.
Dans l’après-midi, comme c’était dimanche, Pierre partit vers trois heures pour le pensionnat Saint-Charles où une ambulance de la Croix-Rouge avait été installée et où l’on avait conduit le lieutenant de dragons que nous avions vu le matin à la gare. Maman était venue avec nous; elle voulait passer ses après-midi de dimanche auprès des blessés pour seconder les infirmières. Phœbus nous suivait.
Pour nous rendre au pensionnat Saint-Charles, il fallait d’abord prendre une allée de platanes qui fait le tour de la ville et suit une petite rivière qui s’appelle le Vizézy; puis on tourne dans une rue étroite pavée de cailloux très pointus qui monte et longe l’église Saint-Pierre: c’est là le beau quartier de la ville. En haut, il y a une place assez grande bordée d’hôtels anciens. A droite, c’est le palais de justice avec une terrasse donnant sur la campagne. Avant d’arriver au palais de justice, tandis que nous montions la rue, Pierre me dit:
«Tu vois, en haut de la rue, il y a une sentinelle française: c’est un soldat d’infanterie qui garde les prisonniers allemands!
—Comment, mais ils ne sont pas dans une prison?
—Non, ils sont dans le palais de justice, mais il y a des sentinelles dans toutes les rues qui l’entourent. Nous allons peut-être en voir sur la terrasse.
—Comment sais-tu cela, tu ne fais que d’arriver?
—Oh! après le déjeuner j’ai déjà fait un tour dans toute la ville: ce n’est pas long quand on connaît le pays.»
En effet, sur la terrasse, il y avait un certain nombre de prisonniers allemands qui étaient assis ou qui se promenaient de long en large. Dans le fond, on en voyait qui lavaient du linge dans des baquets. Ils étaient vêtus tous de la capote gris jaune et de la casquette plate que je connaissais pour l’avoir vue dans des photographies à Paris. Il y en avait un plus grand que les autres qui regardait au loin, avec un air arrogant et fier.
«Tu vois, ce grand-là? Eh bien, c’est un officier. Même prisonnier, il garde cette figure à claques de sale Prussien. Les autres, les soldats, ils sont plats dès qu’ils sont pris; mais cet animal-là!...»