Là-dessus Mme Moreau est entrée en nous annonçant que dans l’après-midi nous devions tous aller chercher des légumes et des fruits à Champdieu, pour les blessés.

Montbrison, Dimanche.

Maman vient de recevoir une lettre de la légation de Belgique de Paris. Papa est resté à Anvers. Il n’a pas voulut quitter l’Hôtel de Ville où il était installé avec les autorités, pour organiser la défense. La lettre se termine ainsi:

«M. Hollemechette, qui, dès son arrivée à Anvers s’est conduit d’une façon très remarquable, a passé ses nuits et ses jours sans vouloir prendre le moindre repos, à organiser les services pour faire évacuer une partie de la population civile, pour accueillir les blessés, et pour ravitailler l’armée belge qui s’est retirée d’Anvers à Ostende avec le Roi. Lorsque la ville a pris la cruelle résolution de laisser entrer l’ennemi, M. Hollemechette, en voyant le désespoir, la crainte sur les visages de ceux qui restaient, a simplement répondu, quand on lui conseillait de s’éloigner: «Non, je resterai; si je puis encore relever le courage de mes malheureux compatriotes, c’est mon devoir tout tracé pendant ces tristes jours. Mes enfants et ma femme sont en sûreté dans la France si généreuse et si charitable; mon fils se bat: eh bien, moi, je ferai comme un civil, je remplirai ma tâche, m’efforçant d’empêcher les brutalités et les cruautés des Allemands lorsqu’ils seront ici à Anvers.» Il s’est donc installé à l’Hôtel de Ville, avec le bourgmestre et différents notables de la ville. Nous vous adressons, madame, nos félicitations pour la belle et si honorable conduite de votre mari et nos souhaits pour la prochaine délivrance de notre pays.»

NOUS AVONS TOUS GOUTÉ SUR L’HERBE.

Cette lettre, dont je suis fière, causa au premier moment un grand chagrin à nous tous et maman eut un désespoir affreux. Elle s’enferma avec Tantine Berthe et resta très longtemps dans sa chambre. Mme Moreau nous avait fait sortir pour aller au marché. Mme Moreau s’est bien aperçue de mon chagrin, car elle m’a pris par la main et, pendant la promenade, elle m’a parlé de papa, me demandant beaucoup de choses sur lui. Oh! je l’ai très bien comprise, aussi je l’aime tendrement et je voudrais le lui prouver. Marie et Louise, de même que Pierre ne se sont pas querellés tout l’après-midi, et Pierre est venu faire ses devoirs à côté de moi. Il les a, paraît-il, très bien faits. Madeleine devient de plus en plus pâle. Avec Mme Moreau, maman a décidé, pour distraire ma sœur de sa tristesse, de la faire travailler pour être infirmière de la Croix-Rouge française; elle pourra ainsi aller au pensionnat Saint-Charles, aider ces dames qui ont beaucoup à faire.

Comme c’était dimanche, Mme Moreau a pensé qu’il fallait aller à Champdieu chercher des légumes pour les blessés de l’ambulance. Mme Mase, qui est revenue de Lyon, nous y a conduits. Phœbus était de la partie. Et il courait à gauche et à droite, vraiment on ne dirait pas qu’il a une quatrième patte d’un autre chien!

Pour se rendre à Champdieu, qui est situé à quatre kilomètres on suit une belle route qui va jusqu’à Boën et Clermont; de beaux peupliers la bordent et une rivière coule non loin de là, au milieu des prés.