«C’est nous, Marie et Louise; nous venons savoir si vous avez des nouvelles?»
Alors maman alla vers Mme Moreau pour lui faire part de notre joie. Puis nous avons fini de nous habiller. Pierre était à l’hôpital et je l’attendais avec impatience, car je savais qu’il serait joliment content d’apprendre que papa était à Anvers.
Après le déjeuner nous nous sommes rendues à l’ambulance, comme tous les dimanches, pour aider les infirmières, les cuisinières à préparer les légumes pour le dîner du soir. Je pèle les pommes de terre, tandis que Tantine confectionne un beau gâteau belge pour le dessert des blessés convalescents.
La première fois qu’il a été servi, comme tout le monde le trouvait délicieux et d’un goût que l’on ne connaissait pas, le lieutenant de dragons, l’ami de Pierre, lui demanda qui avait fait cette pâtisserie. Pierre, fièrement, répondit que c’était Tantine Berthe qui était venue de Louvain avec nous. Alors ce gâteau est toujours appelé depuis, «le gâteau de Louvain». Naturellement Tantine est ravie de le faire très souvent.
Je n’ai pas dit encore dans mon Journal que nous allions le dimanche à l’ambulance pour remplacer des jeunes filles des environs qui sont cuisinières et à qui on donne un congé pour qu’elles se reposent, mais comme les malades mangent quand même, il faut bien qu’on fasse leur dîner. Ce dimanche-là, comme nous étions dans la grande salle avec Tantine, les soldats venaient autour de nous pour nous regarder. Il y en avait un qui avait le bras en écharpe, un autre la tête tout enveloppée de linges, un troisième s’appuyait sur des béquilles; ils étaient là plusieurs qui nous parlaient et qui riaient de nous voir peler des pommes de terre et racler les carottes.
L’un d’eux avait toujours l’air gai et content; il aimait particulièrement Barbe qui avait l’âge d’une petite nièce à lui. Il était artilleur et avait reçu un éclat d’obus dans le dos, il ne pouvait pas encore se tenir droit et il souffrait beaucoup par moments. Il était Parisien et ses yeux noirs riaient quand il parlait.
«Mes petites demoiselles, c’est-y pas malheureux de vous voir travailler pour des vieux poilus comme nous! C’est le contraire qu’il faudrait! Regardez-moi, ces petits doigts, c’est-y gentil, c’est-y mignon!
—Bah! dit Pierre, vous auriez votre dos en capilotade si vous épluchiez des pommes de terre!
—Oh! pardine, oui; mais vous verrez quand je serai guéri! C’est moi qui reporterai Mlle Barbe dans sa belle petite maison de Louvain.
—Mais tu ne sais pas où est la maison de mon papa.