Le lendemain.

Ce n'est pas seulement Tcheng-Daï qui rendait Nicolaïeff inquiet : Tcheng-Tioung-Ming a pris hier Chowtchow et marche sur Canton après avoir battu les troupes cantonaises. Ces troupes, composées d'anciens mercenaires de Sun-Yat-Sen, sont tenues par Borodine pour sans valeur, incapables de combattre lorsqu'elles ne sont pas encadrées par l'armée rouge et les cadets. Mais les cadets, sous les ordres de Chang-Khaï-Shek, restent à Whampoa : l'armée rouge, sous les ordres de Gallen, ne quitte pas ses cantonnements. Seules, les sections de propagande, qui peuvent préparer la victoire, mais non l'obtenir, quitteront la ville demain. « Que le Comité des Sept se décide, dit Garine. Maintenant, c'est l'armée rouge et le décret, ou Tcheng-Tioung-Ming. Et Tcheng-Tioung-Ming, pour eux, c'est le peloton d'exécution. Au choix ! »

La nuit.

Onze heures du soir, chez Garine. Près de la fenêtre, nous attendons son retour, Klein et moi. Sur une petite table, à côté de Klein, une bouteille d'alcool de riz et un verre. Un planton de la Sûreté a apporté l'affiche bleue qui est là, mal pliée, sur la table que les boys ont oublié de desservir. On colle des affiches semblables par la ville.

C'est le fragment final du testament de Tcheng-Daï :

« Moi, Tcheng-Dai, me suis donc ainsi donné volontairement la mort, afin de pénétrer tous mes compatriotes de ceci : que notre plus grand bien, LA PAIX, ne doit pas être dilapidé, dans l'égarement où de mauvais conseillers s'apprêtent à plonger le peuple chinois... »

Ces affiches, qui peuvent à elles seules nous nuire plus que toute la prédication de Tcheng-Daï, qui les fait coller, à cette heure ?

S'est-il tué ? A-t-il été assassiné ?

Garine est allé à la Sûreté et chez Borodine. Il avait d'abord fait demander confirmation de la mort de Tcheng-Daï, mais il a dû partir sans attendre la réponse, dont il a trouvé sans doute un double à la Sûreté. Elle vient de nous être apportée : Tcheng-Daï est mort d'un coup de couteau dans la poitrine. Impatients, martelant nos cuisses de coups de poing à la moindre piqûre de moustique, nous attendons. J'entends la voix de Klein, affaiblie et lointaine, comme à travers une forte fièvre :

« Moi, je le connais. Alors je dis que ce n'est pas possible... »