Je viens de dire que ce suicide me semble vraisemblable, et Klein proteste, avec une inexplicable véhémence qu'il s'efforce de maîtriser. J'ai toujours trouvé quelque chose d'étrange à cet homme dont l'aspect de boxeur militaire cache une grande culture. Garine, qui a pour lui une amitié profonde, m'a dit, quand je l'ai interrogé, une phrase que Gérard, déjà, m'avait dite : Ici, c'est un peu comme à la Légion, et je ne connais de sa vie passée que ce que tout le monde en connaît. » Ce soir, ses larges bras appuyés au fauteuil avec une force de statue, il a peine à exprimer ce qu'il veut dire, et cette difficulté ne vient pas de ce qu'il s'exprime en français. Les yeux fermés, il accompagne ses phrases d'un mouvement en avant du buste, comme s'il luttait contre ses paroles. Il est ivre, d'une ivresse lucide, - muscles et pensées tendus - qui donne à sa voix un timbre ardent et dur.

« Pas pos-sible. »

Obsédé par le rythme d'une chanson créée par le ronronnement du ventilateur, je le regarde...

« Tu ne peux pas savoir !.. C'est... On ne peut pas dire. Il faut connaître des gens qui ont essayé. C'est long. D'abord, on se dit : dans une heure - une demi-heure - on est tranquille. Après, on pense : alors voilà ; maintenant il faut. Et on devient tout doucement abruti, on regarde la lumière. On est content, parce qu'on regarde la lumière ; on sourit comme un idiot, et on sait qu'on ne pense plus à ça... Plus trop... Mais quand même... Et puis ça revient. Et c'est plus fort que soi, à ce moment-là, l'idée. Pas le geste, l'idée. On se dit : « Ach ! pourquoi cette histoire ! »

Je demande, comme au hasard :

- Tu crois qu'on aime de nouveau la vie ?

- La vie, la mort, on ne sait plus ce que c'est ! Seulement : il faut faire ce geste-là. J'avais les coudes serrés contre les côtes, les deux mains posées sur le manche du couteau. Il n'y avait qu'à enfoncer. Non... Tu ne peux pas imaginer ; j'aurais haussé les épaules... Idiot, tout ça idiot ! Mes motifs, je les avais même oubliés. Il fallait parce qu'il fallait, voilà... Alors j'étais stupéfait. Honteux surtout, honteux. Je me trouvais si dégoûtant que je ne devais plus être bon qu'à me jeter dans le canal. C'est bête, hein ? Oui, bête. Ça a duré longtemps... C'est le jour qui a fini tout. On ne peut pas se tuer quand il fait jour. Se tuer en y pensant, je veux dire. D'un seul coup, comme ça, sans faire attention, peut-être... Mais pas...

« J'ai mis du temps à me retrouver... »

Il rit, et son rire est si faux que je vais jusqu'à la fenêtre, comme pour regarder si Garine ne vient pas encore. J'entends, malgré le ventilateur, ses ongles qui tambourinent sur l'osier du fauteuil. Il parlait pour lui-même... Lourdement, pensant dissiper son malaise en insistant, en me montrant qu'il juge lucidement de tout cela, il continue :

« C'est difficile... Pour ceux qui font ça parce qu'ils en ont assez, il y a des moyens d'y arriver, sans trop se rendre compte... Mais Tcheng-Daï, lui, il se tue pour une chose à quoi il tient, tu comprends, à quoi il tient plus qu'à tout le reste. Plus. S'il réussit, alors c'est le geste le plus noble de sa vie, oui. C'est pourquoi il ne peut pas employer des moyens. Pas possible. Ce ne serait plus la peine...