Un grondement lointain de tambours et de gongs que percent des sons de violon monocorde et de flûte, modulés et soudain criards, puis adoucis ; sons de cornemuse, fins, linéaires, malgré les notes aiguës, au milieu d'une rumeur à la fois crépitante et assourdie de socques et de paroles rythmées par les gongs. Je me penche à la fenêtre : le cortège ne passe pas devant moi, mais à l'extrémité de la rue. Un tourbillon d'enfants qui courent en regardant derrière eux, le cou retourné, comme des canards, un nuage de poussière sans contours qui avance, une masse indistincte de corps vêtus de blanc, dans laquelle semblent piquées des oriflammes de soie cramoisie, pourpre, cerise, rose, grenat, vermillon, carmin : tous les tons du rouge. La foule forme la haie, et je ne vois qu'elle : le cortège est caché... Pas tout à fait : deux grands mâts passent, soutenant une banderole horizontale de calicot blanc, oscillant comme des mâts de navire, et accompagnant en s'inclinant les coups sinistres, les grosses caisses qui dominent tous les cris. Je distingue les caractères qui couvrent la banderole : « Mort aux Anglais... » Puis, rien que la haie au bout de la rue, la poussière qui s'élève lentement et la musique martelée par les gongs. Voici maintenant les offrandes : fruits, énormes natures mortes tropicales, surmontées d'écriteaux couverts de caractères ; elles aussi oscillent, se balancent, portées par des hommes, comme si elles allaient tomber ; et le catafalque passe, traditionnel, longue pagode de bois sculpté rouge et or, élevé sur les épaules de trente porteurs très grands dont j'entrevois les têtes, et dont j'imagine la marche rapide, la claudication, les jambes lancées d'un coup, toutes à la fois, dans ce mouvement commun qui fait tanguer et rouler comme un navire, lentement, l'énorme masse rouge sombre. Qu'est-ce donc qui la suit ?.. On dirait une maison de calicot... Oui, c'est une maison de toile tendue sur une ossature de bambous, portée, elle aussi, par des hommes, et qui avance par saccades... Rapidement, je passe dans la pièce voisine et prends, dans le tiroir de Garine, ses jumelles. Je reviens : la maison est encore là. Sur les murs sont peintes de grandes figures : Tcheng-Daï y est figuré, mort, au-dessous d'un soldat anglais qui le perce d'une baïonnette. La peinture est entourée d'une légende en caractère vermillon : « Mort à ces brigands d'Anglais », puis-je lire au moment même où l'étrange symbole disparaît, caché par le coin de la rue comme par un portant de théâtre. Maintenant, je ne vois plus que d'innombrables petites pancartes, qui suivent la maison de toile comme des oiseaux un navire, et proclament elles aussi la haine de l'Angleterre... Puis des lanternes, des bâtons, des casques brandis ; puis, plus rien... Et la haie d'hommes qui fermait la rue se désagrège, tandis que le son des tambours et des gongs s'éloigne et que la poussière monte avec lenteur, brillante, et va se perdre dans la lumière.
Quelques heures plus tard, bien avant le retour de Garine, certaines phrases de son discours commencent à bourdonner, de secrétaire en secrétaire, dans les bureaux de la Propagande. Obligé, comme Borodine, de parler en public par l'intermédiaire d'un interprète chinois, Garine s'exprime par phrases courtes, par formules. Aujourd'hui j'entends, au hasard des bureaux et des heures : « Hongkong, qui étale en face de notre famine sa richesse mal acquise de gardien de prison... Hongkong, porte-clefs... En face de ceux qui parlent, ceux qui agissent ; en face de ceux qui protestent, ceux qui chassent de Hongkong les Anglais, comme des rats... Comme l'honnête homme qui coupa d'un coup de hache la main du voleur qui tentait d'ouvrir sa fenêtre, vous posséderez, demain, la main coupée de l'impérialisme anglais. Hongkong ruinée... »
Une foule d'ouvriers passe dans la rue ; ils élèvent des bannières sur lesquelles je lis : Vive l'armée rouge. Ils se rendent devant les fenêtres de la salle où siège le Comité des Sept. Tantôt proches, tantôt éloignés, comme un troupeau dont les animaux se dispersent et se regroupent, des cris : « Vive l'armée rouge », solitaires, séparés ou réunis en clameur, emplissent la rue. La Chine entre, s'impose à moi avec ces cris, la Chine que je commence à connaître, la Chine où les élans d'un idéalisme sauvage viennent recouvrir une canaillerie sage et basse, comme, dans l'odeur qui entre avec l'agitation de la ville par mes fenêtres ouvertes, l'odeur du poivre domine celle de la décomposition. En face de « Vive l'armée rouge » et de Tcheng-Daï enseveli sous ses funérailles, monte de mes dossiers une foule d'ambitions crochues, de volontés de considération, un monde d'agences électorales, de dons louches au parti, de concussions, de propositions concernant la vente de l'opium, d'achats plus ou moins déguisés de fonctions, de francs chantages ; un monde qui vit de l'exploitation des principes San-Min comme il l'eût fait du mandarinat. Une partie de cette bourgeoisie chinoise dont les révolutionnaires parlent avec tant de haine est à leur côté, installée dans la révolution. Il faut passer à travers tout cela, m'a dit un jour Garine, comme un coup de pied bien dirigé à travers un tas d'ordures...
Le lendemain.
Pas de nouvelles des terroristes : Ling, l'homme dont parlait Nicolaïeff est toujours en liberté. Depuis la nomination de Borodine (qui, toujours malade, ne quitte pas sa maison) six des nôtres ont été assassinés.
Et Hongkong se défend. Le Gouverneur s'est adressé au japon et à l'Indochine française ; dans quelques jours, des coolies partiront de Yokohama et de Haïphong et viendront remplacer les grévistes. Il faut que ces coolies envoyés à grands frais se trouvent à Hongkong en face de montagnes de riz sans acheteurs, de maisons de commerce sans espoir. Canton est la clef avec laquelle les Anglais ont ouvert les portes de la Chine du Sud, disait hier Garine dans son discours. « Il faut que cette clef ferme encore à bloc, mais qu'elle n'ouvre plus. Il faut que soit promulguée l'interdiction aux navires qui font escale à Hongkong de mouiller à Canton... » Déjà, dans l'esprit des étrangers, Hongkong, port Anglais, territoire de la couronne, devient un port chinois toujours troublé, et les bateaux étrangers commencent à l'oublier...
Les courriers et les grands cargos ne pénètrent plus dans la baie de Hongkong que pour y demeurer quelques heures ; leur fret est déchargé à Shanghaï, où, par l'intermédiaire d'agents chinois, les Anglais s'efforcent de créer dans la ville indigène une nouvelle organisation susceptible de faire pénétrer dans l'intérieur les marchandises commandées en Angleterre par les sociétés de Hongkong ; c'est, de nouveau, la tentative qui a échoué à Souatéou.
Le Comité des Sept vient de faire une nouvelle démarche pour demander l'entrée en campagne de l'armée rouge et l'arrestation des principaux terroristes. Le délégué du Comité affirme que le décret exigé par Garine sera signé avant trois jours... Toute la journée, une foule menaçante (et fort bien organisée) acclamant l'armée rouge, a entouré l'immeuble où le Comité siège.
Le lendemain.
Ling a été arrêté hier ; nous recevrons sans doute cette après-midi les renseignements que nous attendons de lui. Dans l'inquiétude causée par l'avance des troupes ennemies, les bureaux de la Propagande travaillent avec une extrême activité. Les agents qui précèdent l'armée ont été instruits avec précision ; leurs chefs ont reçu les indications de Garine lui-même. Je les ai vus passer dans le couloir, les uns après les autres, souriants... Nous avons renoncé à l'emploi des tracts ; le grand nombre d'agents dont nous disposons nous permet de substituer à toutes les autres la propagande orale, la plus dangereuse, celle qui coûte le plus d'hommes, mais la plus sûre. Liao-Chung-Hoï, le commissaire aux finances du Gouvernement (que les terroristes veulent assassiner) est parvenu, grâce à un nouveau système de perception des impôts établi par des techniciens de l'Internationale, à récupérer des sommes importantes, et les fonds de propagande sont, de nouveau, suffisants. Dans quelques semaines, le service du ravitaillement de l'ennemi et toute son administration seront désorganisés ; et il est difficile d'obliger à combattre des mercenaires sans solde. De plus, une centaine d'hommes, dont leurs chefs répondent, vont se faire engager par Tcheng-Tioung-Ming, sachant fort bien qu'ils risquent d'être fusillés et par lui comme traîtres, et par nos troupes comme ennemis : avant-hier, trois de nos agents, découverts, ont été étranglés après avoir été torturés pendant plus d'une heure.