La grève qui paralyse Hongkong ne se maintiendra pas plus de trois jours, sous sa forme actuelle.
Supposons que les ouvriers qui ne recevront plus les secours de grève attendent dix jours avant de travailler à nouveau : en tout treize jours. Donc, si, avant quinze jours, Borodine n'a pas trouvé un nouveau moyen d'action, les bateaux anglais seront dans le port de Canton. Hongkong se relèvera ; tout l'enseignement de cette grève aura été donné en vain. Le coup porté à Hongkong est très dur ; les banques ont perdu, et perdent encore chaque jour des sommes énormes ; de plus, les Chinois ont vu que l'Angleterre n'est pas invulnérable. Mais, à l'heure actuelle, nos subventions et celles des banques anglaises font vivre une ville de trois cent mille habitants où personne ne travaille. De ce jeu, qui se lassera d'abord ? Nous, nécessairement. Et, du côté de Waïtchéou, l'armée de Tcheng-Tioung-Ming se prépare à entrer en campagne...
Reste l'interdiction de toucher Hongkong faite à tous les capitaines dont les bateaux doivent se rendre à Canton. Mais il faut pour cela un décret, et, tant que Tcheng-Daï possédera la puissance qui est actuellement la sienne, le décret ne sera pas signé.
Hongkong : l'Angleterre. Derrière l'armée de Tcheng-Tioung-Ming : l'Angleterre. Derrière la nuée de sauterelles qui entoure Tcheng-Daï : l'Angleterre.
Quelques livres sont posés sur le bureau : le dictionnaire sino-latin des Pères, deux livres anglais de médecine : Dysentery, Paludism. Quand Garine revient, je lui demande s'il est vrai qu'il ne se soigne pas.
- Mais si, je me soigne ! Bien entendu ! Je ne me suis pas toujours soigné très sérieusement, parce que j'avais autre chose à faire, mais cela n'a pas grande importance : pour guérir, il faut que je rentre en Europe ; je le sais. Je resterai là-bas le moins longtemps possible. Mais comment veux-tu que je m'en aille actuellement ! »
J'insiste à peine : cette conversation l'irrite. Et le planton vient d'apporter une lettre qu'il lit attentivement. Puis il me la tend, disant seulement : « Les mots au crayon rouge sont écrits par Nicolaïeff. »
C'est une nouvelle liste, semblable à celle qu'a reçue Garine au début du déjeuner, mais plus longue : Borodine, Garine, E. Chen, Sun-Fo, Liao-Chong-Hoï, Nicolaïeff, Sémionoff, Hong, de nombreux Chinois que je ne connais pas. Nicolaïeff a ajouté dans le coin, en rouge : liste complète des gens à faire arrêter ET EXÉCUTER SÉANCE TENANTE. Et il a ajouté au bas, à la plume, rapidement : ils sont en train de faire graver des proclamations.
À cinq heures, le planton apporte une nouvelle carte. Garine se lève, va jusqu'à la porte et s'efface pour laisser passer Tcheng-Daï. Le petit vieillard entre, s'assied dans le fauteuil, allonge ses jambes, plonge ses mains dans ses manches et regarde Garine retourné derrière son bureau, avec une bienveillance un peu ironique. Mais il se tait.
- Vous désiriez me voir, monsieur Tcheng-Daï ?