- Qui le conteste ?

- Bien. Cent vingt de ces enfants sont morts. Trois d'entre eux étaient fils uniques. Monsieur Garine, qui est responsable de ces morts ? Moi.

Les mains dans les manches il s'incline profondément, et se relève en disant :

« Je suis un homme âgé, j'ai depuis longtemps oublié les espoirs de ma jeunesse - un temps où vous n'étiez pas né, Monsieur Garine. Je sais ce qu'est la mort. Je sais qu'il est des sacrifices nécessaires... De ces jeunes hommes, trois étaient fils uniques, - fils uniques, monsieur Garine, - et j'ai revu leurs pères. Tout jeune officier qui ne tombe pas pour défendre sa province menacée meurt en vain. Et j'ai conseillé cette mort.

- Ces arguments sont excellents ; je regrette que vous ne les ayez pas exposés au général Tang.

- Le général Tang les connaissait et il les a oubliés, comme d'autres... Monsieur Garine, peu m'importent les factions. Mais puisque le Comité des Sept, puisqu'une partie du peuple accorde de la valeur à ma pensée, je ne la lui cacherai point.

Il ajoute, très lentement :

« Quel qu'en soit pour moi le danger...

« Croyez que je regrette de vous parler ainsi. Vous m'y contraignez. Je le regrette, en vérité. Monsieur Garine, je ne défendrai pas votre projet. J'irai même sans doute jusqu'à le combattre... Je pense que vos amis et vous n'êtes pas de bons pasteurs pour le peuple...

(Ce sont les Pères, dit Garine de sa voix habituelle, qui lui ont enseigné le français).