J'ay rapporté en mon histoire de la Nouvelle France ce qui est des deux premiers voyages faits outre mer par le sieur de Poutrincourt. Ici j'ay à écrire ce qui s'est ensuivi és voyages subsequens. Depuis quelques années une succession lui est echeuë à cause de Dame Jehanne de Salazar sa mere, qui est la Baronne de Sainct Just en Champagne. Les rivieres de Seine & d'Aulbe rendent le lieu de cette Baronnie autant agréable, que fort & avantageux à la defense. Là, au commencement de Février, mil six cens dix il fit partie de son équippage, y ayant chargé un bateau de meubles, vibres, & munitions de guerre, voire tellement chargé qu'il n'y restoit que deux doigts de bord hors de l'eau. Cependant la riviere estoit enflée & ne se pouvoit plus tenir en son lict à cause des longues pluies hivernales. Les flots le menaçoient souvent, les perils y estoient presens, mesmement: és passages de Nogent, Corbeil, Sainct Clou, Ecorche-veau, & autres où des bateaus perirent à sa veuë, sans qu'il fust aucunement emeu d'apprehension. En fin il parvint à Dieppe, & apres quelque sejour il se mit en mer le 26, dudit mois de Février. Plusieurs en cette ville là benissoient son voyage, & prioient Dieu pour la prosperité d'icelui. La saison estoit rude, & les vents le plus souvent contraires. Mais on peut bien appeller un voyage heureux, quand enfin on arrive à bon port. Ils ne furent gueres loin qu'ils rencontrerent vers le Casquet un navire de Forbans, & lesquels voyans ledit Sieur et ses gens bien résolus de se defendre si on les attaquoit, passerent outre. Le 6 de Mars ils rencontrerent unze navires Flamens, & se saluerent l'un l'autre de chacun un coup de canon. Depuis le 8 jusques au 15, il y eut tempéte, durant laquelle une vois ledit Sieur estant couché à la poupe, fut porté de son lict par dessus la table au lict de son fils. Ce mauvais temps les fit chercher leur route plus Sud, & virent deux iles des Essores, Corbes, & Flore, là où ils eurent le rafraichissement de quelques Marsoins qu'ils prindrent. Et comme l'on dit que de la guerre vient la paix; Ainsi apres ces tourmentes ils eurent des calmes jusques au jour de Pasques Fleuries plus facheux que les tourmentes: car quoy qu'on sit en repos, il n'y a pourtant sujet de contentement car les vivres se mangent, & la saison de bien faire se passe: bref un grand calme est fort mauvais sur la mer. Mais cela n'est point perpetuel: & quelquefois (selon l'inconstance d'Eole) apres le calme suit un vent favorable, tantost une tempéte, comme il survint un peu apres (sçavoir le lendemain de Pasques) laquelle fit faire eau à la soute, qui est le magazin du pain, ou biscuit. Occasion que le Charpentier du navire voulant aller remedier au mal avenu, d'autant qu'en faisant ce qui est de son art il troubloit les prieres publique qui se faisoient du matin, ledit Sieur lui commanda de besogner par le dehors, là où estant allé il trouva le Gouvernail rompu (chose dangereuse) lequel voulant aller racoutrer; comme il estoit à sa besogne, il tomba de son echaffaut dedans la mer. Et bien vint que le temps s'estoit ammoderé: car autrement c'estoit un homme perdu. Mais il fut garenti par la diligence des matelost, qui lui tendirent une corde, par laquelle il se sauva.

Le 11 de May la sonde fut jettée, & se trouva fond à 80 brasses, indice que l'on estoit sur le Banc des Moruës. Là ils s'arrèterent pour avoir le rafraichissement de la pecherie soit des poissons, soit des oiseaux qui sont abondamment sur le dit Banc, ainsi que j'ay amplement décrit en madite Histoire de la Nouvelle France. Le Banc passé, apres avoir soutenu plusieurs vents contraires, enfin ils terrirent vers Pemptoget (qui est l'endroit que noz Geographes marquent soubs le nom de Norombega) & fit dire la Messe ledit Sieur en une Isle qu'il nomma de l'Ascension, pour y estre arrivé ce jour là. De ce lieu ils vindrent à Sainte Croix premiere habitation de nos François en dette côte, là où ledit Sieur fit faire des prieres pour les trespassez qui y estoient enterrez dés le premier voyage du sieur des Monts en l'an 1603 & furent au haut de la riviere dudit lieu de Sainte Croix, où ils trouverent telle quantité de Harens à chaque marée, qu'il y en avoit pour nourrir toute une grosse ville. En autres saisons il y vient d'autres poissons. Mais lors c'estoit le tour aux Harens. Là mesme il y a des arbres d'inestimable beauté en hauteur & grosseur. Sur cette méme côte, devant qu'arriver au Port Royal ils virent les ceremonies funebres d'un corps mort decedé en la terre des Etechemins. Le defunct estoit couché sur un ais appuyé de quatre fourches, & fut couvert de peaux. Le lendemain arrive là grande assemblée d'homme, lesquels danserent à leur mode alentour du decedé. Un des anciens tenoit un long baton, où il y avoit pendues trois tétes de leurs ennemis; D'autres avoient d'autres marques de leurs victoires: & en cet etat chanterent & danserent deux ou trois heures, disans les louanges du mort au lieu du Libera que disent les Chrétiens. Apres chacun lui fit don de quelque chose, comme des peaux, chaudieres, pois, haches, couteaux, fleches, Matachiaz & autres hardes. Toutes lesquelles ceremonies achevées, on le porta en sepulture en une ile à l'écart loin de la terre ferme. Et au partir de là tira ledit Sieur au Port Royal lieu de son habitation.

RELIGION

Le sieur de Poutrincourt n'eut à-peine pris haleine apres tant de travaux, qu'il envoya chercher Membertou premier & plus ancien Capitaine de cette contrée, pour lui rafrechir la memoire de quelques enseignemens de la Religion Chrétienne que nous lui avions autrefois donné, & l'instruire plus amplement és choses qui concernent le salut de l'ame, afin que cetui-ci reduit, plusieurs autres à son exemple fissent de méme. Comme de fait il arriva. Car apres avoir esté catechizé, & les siens avec lui, par quelque temps, il fut baptizé, & vingt autres de la troupe, le jour sainct Jehan Baptiste 1610, les noms desquels j'ay enrollé en mon Histoire du la Nouvelle France selon qu'ils sont écrits au registre des baptémes de l'Eglise metropolitaine de dela, qui est au Port Royal. Le Pasteur que fit ce chef d'oeuvre fut Messire Jesse Fleuche natif de Lantage, diocese de Langres, homme de bonnes lettres, lequel avoit pris sa mission de Monsieur le Nonce du Sainct Pere Evesque de Rome, qui estoit pour lors, & est encore à Paris. Non qu'un Evéque François ne l'eust peu faire: mais ayant fait ce choix, je croy que ladite mission est aussi bonne de lui (qui est Evéque) que d'un autre, encore qu'il soit étranger. Toutefois j'en laisse la considération à ceux qui y ont plus d'intérest que moy, estant chose qui se peut disputer d'une part & d'autre, parce qu'il n'est pas ici en son diocese. Ledit Seigneur Nonce, dit Robert Ubaldin, lui bailla permission d'ouir par dela les confessions de toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés expressement au siege Apostolique: & leur enjoindre des penitences selon la qualité du peché. En outre lui donna pouvoir de consacrer & benir des chasubles & autres vétemens sacerdotaux, & de paremens d'autels, excepté des Corporaliers, Calices, & Paténes. C'est ainsi que je l'ay leu sur les lettres de ce octroyées audit Fleuche premier Patriarche de ces terres là. Je di patriarche, par ce que communement on l'appelloit ainsi: & ce mot l'a deu semondre à mener une vie pleine d'integrité & d'innocence, comme je croy qu'il a fait. Or ces baptizailles ne furent sans solennités. Car Membertou (& consequemment les autres) avant qu'estre introduits en l'Eglise de Dieu, fit une reconnoissance de toute sa vie passée, confessa ses pechés, et renonça au diable, auquel il avoit servi. Là dessus chacun chanta le Te Deum de bon courage, & furent les canons tirés avec grand plaisir, à cause des Echoz qui durent audit Port Royal, prés d'un quart d'heure. C'est une grande grace que Dieu a fait à cet homme d'avoir receu le don de la Foy, & de la lumiere Evangelique, en l'âge où il est parvenu, qui est à mon avis de cent dix ans ou plus. Il fut nommé HENRI du nom nostre feu Roy HENRI le Grand. D'autres furent nommez des noms du sainct Pere le Pape de Rome de la Royne, & Messeigneurs & Dames ses enfans, de Monsieur le Nonce, & autres signalez personnages de deça, lesquels on print pour parrins, comme je l'ay écrit en madite Histoire. Mais je ne voy point que ces parrins se soient souvenus de leurs filieuls, ni qu'ils leur ayent envoyé aucune chose pour les sustenter, ayder, & encourager à demeurer fermes en la Religion qu'ils ont receuë. Car pour du pain on leur fera croire ce que l'on voudra, & peu à peu leur terre estant cultivée les nourrira. Mais il les faut ayder du commencement. Ce qu'a fait le sieur de Poutrincourt tant qu'il a peu, voire outrepassant son pouvoir il en a jeusné par apres, comme nous dirons ailleurs.


Retour en France

Trois semaines apres l'arrivée dudit Sieur en sa terre du Port Royal, il avisa de renvoyer en France le Baron de sainct Just son fils ainé, jeune Gentilhomme fort experimenté à la marine, & lequel à cette occasion Monsieur l'Admiral a honoré du tiltre de Vice-Admiral en la mer du Ponant és côtes de dela. Car ayant à nourrir beaucoup d'hommes au moins l'espace d'un an & plus, attendant une cueillette de blez, il estoit besoin d'une nouvelle charge de vivres & marchandises propres au commun usage tant de lui & des siens, que des Sauvages. Il le fit donc partir le 8 Juillet, lui enjoignant d'estre de retour dans quatre mois, & le conduisit dans une Pinasse, ou grande chalouppe environ cent lieuës loin. En cette saison on a beau pire le long de la côte. Car il y a des iles en grand nombre vers le Cap Fourchu, & le Cap de Sable si pleines d'oiseaux, qu'il ne faut qu'assommer & charger, & avec ce le poisson y foisonne en telle sorte, qu'il ne faut que jetter la ligne en mer & la retirer. La contrarieté du vent les ayant plusieurs fois contraint de mouiller l'ancre parmi ces iles, leur fit faire epreuve de ce que je di. Ainsi ledit de sainct Just s'en alla rengeant la terre l'espace de deux cens lieuës, jusques à ce qu'il eut passé l'ile de Sable, ile dangereuse pour estre basse & sans port asseuré, sise à vingt lieuës de la terre ferme vis à vis la terre de Bacaillos. Le 28 Juillet il estoit sur le Banc aux Moruës, là où il se rafraichit de vivres, & rencontra plusieurs navires de noz havres de France & un Anglois, d'où il eut la premiere nouvelle de la mort de nôtre grand Roy HENRI. Ce qui le troubla & sa compagnie, tant pour l'accident si funeste de cette mort, que de crainte qu'il n'y eust du trouble pardeça. Le Dimanche premier jour d'Aoust ils quitterent ledit Banc, le 20 eurent la vuë de la terre de France, & le 21 entrerent dans le port de Dieppe.


Avancement de la Religion.

Comme le sieur de Poutrincourt suivoit la côte conduisant son fils sur le retour, il trouva quelques Sauvages de conoissance en une ile, où ils s'estoient cabannez, faisans pècherie: lesquels ayant abordé, ils en furent tout joyeux: Et aprés quelques propos tenus de Membertou,& des autres, & de ce qui s'estoit passé en leurs baptizailles, il leur demanda s'ils vouloient point estre comme luy, & croire en Dieu pour estre aussi baptizés; A quoi ils s'accorderent apres avoir esté instruits. Et là dessus il les envoya au Port Royal pour estre plus à loisir confirmés en la Foy & doctrine Evangelique: là où estans ils furent baptizées. Cependant le dit Sieur poursuivoit sa route allant toujours avant le long de la côte, tant qu'il vint au Cap de la Héve, environ lequel endroit il laissa aller à la garde de Dieu ledit sieur de sainct Just son fils, & virant le cap en arriere cingla vers la riviere dudit lieu de la Héve, que est un port large de plus deux lieuës & long de six, cuidant y trouver un Capitaine dés long temps appellé Martin par noz François. Mais il s'es estoit retiré, à cause de quelque mortalité là survenuë par des maladies dysenteriaques. Depuis, ledit Martin ayant entendu que ledit Sieur lui avoit fait tant d'honneur que de l'aller chercher, il le suivit à la piste avec trente-cinq ou 40 hommes, & le vint trouver vers le Cap de Sable pour le remercier d'une telle visite. Ledit Sieur homme accort & benin le receut humainement, encores qu'auparavant en l'an 1607 il y eust eu quelque colere contre lui, sur ce que passant icelui Sieur par ledit lieu de la Héve foible de gens & se voyant environné de trois chaloupes de Sauvages pleines de peuple, il les fit ranger toutes d'un côté. Sur quoy ledit Martin ayant dit qu'il avoit donc peur d'eux, il fut en danger de voir par effet que sa conclusion estoit fausse. A cette dernière rencontre ledit Martin fut caressé & invité à se faire Chrétien, comme Membertou, & plusieurs autres: & s'en aller au Port Royal pour y recevoir plus ample instruction. Ce qu'il promit faire avec sa troupe. Et d'autant que les Sauvages ne vont jamais voir leurs amis les mains vuides, il alla à la chasse, afin de porter de la venaison audit lieu: & cependant ledit Sieur s'avance & va devant pour les y attendre. Mais étant environ le Cap Fourchu, le voila porté d'un vent de terre droit à la mer, & ce si avant, qu'il fut six jours sans aucune provision de vivres (que de quelques oiseaux pris és iles, qu'il avoit de reste) & sans autre eau douce que celle qui se recuilloit quelquefois dans les voiles: Bref sans rien voir que le ciel & eau; & s'il n'eust eu une petite boussolle il estoit en danger d'estre porté à la côte de la Floride par la violence des vents, des tempêtes, & des vagues. En fin par son industrie & jugement il vint terrir ver l'ile sainte Croix, là où Oagimont Capitaine dudit lieu lui apporta des galettes de biscuit qu'il avait troquées avec noz François. Et de là estant en lieu de conoissance il traversa la baye Françoise large en cet endroit de vingt lieuës, & vint au Port Royal cinq semaines apres sa departie où il trouva des gens bien etonnés pour sa longue absence, & qui desja pourpensoient un changement qui ne pouvoit estre que funeste. C'est ainsi qu'au peril de sa vie, avec des fatigues & souffrances incroyables il va chercher des brebis egarées pour les amener à la bergerie de Jesus-Christ, & accroitre le Royaume celeste. Que si la conversion de ces peuples ne se fait par milliers, il faut penser que nul Prince ou Seigneur n'a jusques ici assisté ledit sieur de Poutrincourt, auquel méme les avares vont ravir ce qui est de la province, & sa bonté souffre cela, pour ne faire rien qui puisse aigrir les grands de deça, encores que le Roy luy ayant donné la terre il puisse justement empecher qu'on ne lui enleve les fruits d'icelle, & qu'on n'entre dans ses ports, & qu'on ne lui coupe ses bois. Quand il aura de plus amples moyens il pourra envoyer des hommes aux terres plus peuplées où il faut aller fort, & faire une grande moisson pour l'amplification de l'Eglise. Mais il faut premierement batir la Republique, sans laquelle l'Eglise ne peut estre. Et pour ce le premier secours doit estre à cette Republique, & non à ce qui a le pretexte de pieté. Car cette Republique estant établie, ce sera à elle à pourvoir à ce qui regarde le spirituel. Retournons au Port Royal. Là ledit Sieur arrivé trouva Martin & ses gens baptizés, & tous portés d'un grand zele à la Religion Chrétienne, oyans fort devotement le service divin, lequel estoit ordinairement chanté en Musique de la composition dudit Sieur.