Ce zele s'est reconu non seulement aux neophytes Chrétiens, comme nous particulariserons cy-apres; mais aussi en ceux qui n'estoient point encore initiés aux sacrez mysteres de nôtre Religion. Car lors que ledit Martin fut baptizé, il y en eut un tout décharné, n'ayant plus que les os, lequel n'ayant esté en la compagnie des autres, se porta, à toute peine, en trois cabanes cherchant ledit Fleuche Patriarche pour estre instruit & baptizé.

Un autre demeurant en la baye saincte Marie à plus de douze lieuës du Port Royal, se trouvant malade, envoya en diligence faire sçavoir audit Patriarche qu'il estoit detenu de maladie, & craignant de mourir, qu'il desiroit estre baptizé. Ledit Patriarche y alla, & avec un truchement fit envers lui ce qui estoit de l'office d'un bon Pasteur.

Quant aux Chrétiens, un desdits Sauvages neophytes ci-devant nommé Acoüanis, & maintenant Loth, se trouvant malade, envoya son fils en diligence de plus de vingt lieues loin se recommander aux prieres de l'Eglise: et dire que s'il pourroit il vouloit estre enterré au cimetiere des Chrétiens.

Un jour le sieur de Poutrincourt estant allé à la dépouïlle d'un Cerf tué par Louïs fils ainé de Henri Membertou, comme au retour chacun s'estoit embarqué en sa chaloupe & voguoit sur le large espace de la riviere du Port Royal, avint que la femme dudit Louïs accoucha, & voyans que l'enfant estoit de petite vie, ils crierent hautement à noz gens Tagaria, Tagaria, c'est à dire Venez ça, Venez ça, si bien que l'enfant fut sur l'heure baptizé par le Pasteur susdit.

Cette année il a couru par dela plusieurs maladies de dysenteries, qui ont esté mortelles à ceux qui en estoient attaints. Est avenu que ledit Martin huit jours apres son baptéme est frappé de ce mal, dont il est mort. Mais c'est chose digne de memoire que cet homme mourant avoit toujours le sacré nom de Jesus en la bouche. Et requit en ces extremités d'estre enterré apres la mort avec les Chrétiens. Sur quoy il y eut de la difficulté. Car les Sauvages ayans encore de la reverence aux sepultures de leurs peres & amis, le vouloient porter au Cap de Sable à 40 lieuës dudit Port. Ledit Sieur d'autre part le vouloit fait enterrer selon qu'il l'avoit demandé. Là dessus un debat se prepare. Car lesditz Sauvages prenans en main leurs arcs & fleches, vouloient emporter le corps. Mais ledit Sieur fit armer une douzaine d'arquebuzier, qui l'enleverent sans resistance, apres leur avoir remonstré quelle avoit esté l'intention du decedé, qu'estant Chrétien il falloit qu'il fust enterré avec ses semblables, comme en fin il fut, avec les prieres accoutumées en l'Eglise. Cela fait on leur bailla à tous du pain, & s'en allerent contens.

Mais puis que nous sommes sur le propos des maladies & mortuaires, je ne veux passer souz silence chose que je ne sçavoy pas, & laquelle pour ne l'avoir veu pratiquer, je n'ay point écrite en mon Histoire de la Nouvelle France. C'est que noz Sauvages voyans une personne languissante de vieillesse ou de maladie maladie par une certaine compassion ilz lui avancent ses jours, lui remonstrent qu'il faut qu'il meure pour acquerir un repos, que c'est chose miserable de toujours languir, qu'il ne leur sert plus que de fardeau, & autres choses semblables, par lesquelles ils font resoudre le patient à la mort. Et lors ilz ôtent tous les vivres, luy baillent sa belle robbe de Castors, ou d'autres pelleterie, & le mettent comme un homme qui est demi couché sur son lict, lui chantans des louanges de sa vie passée, & de sa constance à la mort: A quoy il s'accorde, & repond comme le Cygne fais sa derniere chanson: Cela fait, chacun le laisse, & l'estime heureux de mourir plustot que de languir. Car ce peuple estant vagabons, & ne pouvant toujours vivre en une place, ils ne peuvent trainer apres eux leurs peres, ou amis, viellars, ou malades. C'est pourquoy ilz les traitent ainsi. Se ce sont malades ilz leur font premierement des incisions au ventre, desquelles les Pilotois, ou devins sucent le sang. Et en quelque façon que ce soit, s'ilz voyent qu'un homme ne se puisse plus trainer, ilz le mettent en l'estan que dessus, & lui jettent contre le nombril tant d'eau froide, que la Nature se debilite peu à peu, & meurent ainsi fort resolument & sonstamment.

Ainsi en avoit-on fait à Henri Membertou, qui se trouvait indisposé. Mais il manda au sieur de Poutrincourt qu'il le vinst voir ce jour là, autrement qu'il estoit mort. Au mandement ledit Sieur va trouver Membertou au fond du Port Royal à quatre lieuës loin de son fort, auquel ledit Membertou conte son affaire, disant qu'il n'avoit point encore envie de mourir. Ledit Sieur le console, & le fait enlever de la pour le mener avec lui. Ce qu'ayant fait, & arrivé audit fort, il lui fait preparer un bon feu, le couche aupres sur un bon lict, le fait frotter, dorlotter & bien penser, lui fait prendre medecine, d'où s'ensuivit qu'au bout de trois jours voila Membertou debout, prest à vivre encore cinquante ans.

On ne peut arracher tout d'un coup les coutumes & façons de faire invetérées d'un peuple quel que ce soit. Les Apôtres ni plusieurs siecles apres eux ne l'ont pas fait, témoins les ceremonies des chandeles de la Chandeleur, les Processions des Rogations, les Feuz de joye de la sainct Jehan Baptiste, l'Eau benite, & plusieurs autres traditions que nous avons en l'Eglise, lesquelles ont esté introduites è bonne fin, pour tourner en bon usage ce que l'on faisoit par abus. Ainsi bien que la famille de Membertou soit Chrétienne, toutefois elle n'avoit esté encore enseignée qu'il n'est pas loisible aux hommes d'abbreger les jours aux vieillars, ou malades, quoy qu'ilz pensent bien faire, mais faut attendre la volonté de Dieu & laisser faire son office à la Nature. Et de vérité un Pasteur est excusable qui manque à faire chose dont il n'a connoissance.

Une chose de méme merite avint en la maladie de Martin. Car on lui jeta de l'eau semblablement, pour ne le voir languir: & estant malade comme ledit Patriarche, & un nommé de Montfort lui eussent pris à la chasse & fait manger quelques tourtres, lesquelles il trouva bonnes, il demandoit lors qu'on luy parloit de Paradis, si l'on y en mangeoit: A quoy on lui répondit qu'il y avoit chose meilleure, & qu'il y seroit content. Voila la simplicité d'un peuple plus capable de posseder le royaume des cieux que ceux qui sçavent beaucoup, & font des oeuvres mauvaises. Car ce qu'on leur propose, ilz le croyent & gardent soigneusement, voire reprocher aux notres leurs fautes, quand ilz ne prient point Dieu avant & apres le repas: ce qu'a fait plusieurs fois ledit Henri Membertou, lequel assiste volontiers au service divin, & porte toujours le signe de la Croix au devant de sa poitrine. Méme ne se sentant assez capable de former des prieres convenables à Dieu, il prioit le Pasteur de se souvenir de lui, & de tous les freres Sauvages baptizés. Depuis le dernier bapteme duquel nous avons fait mention, il y en a eu plusieurs autres du 14 & 16 d'Aoust, 8 & 9 d'Octobre, 1 de Décembre 1610. Et en somme ledit Pasteur fait estat d'en avoir baptizé sept vingts en un an, ausquels ont esté impozés les noms de plusieurs personnes signalées de pardeça, selon l'affection de ceux qui faisoient l'office de parins, ou marines, lesquels ont baillé des filleuls à ceux & celles qui ensuivent.

ET PREMIEREMENT,