C'est ainsi que ledit Sieur en a fait, ayant exprés mené à ses dépens le susdit Patriarche, lequel je voy par les memoires que j'ay ne s'estre jamais épargné à ce que estoit de sa charge s'estant transporté quelquefois quatre, quelquefois douze lieuës loin pour baptizer des enfans de Sauvages, au mandement qu'ilz lui en faisoient, disans qu'ils vouloient estre comme Membertou, c'est à dire Chrétiens. Quelquefois aussi il a conduit sa troupe en procession sur une montagne que est au Nord de leur habitation, sur laquelle y a un roc quarré de toutes parts, de la hauteur d'une table, couvert d'une mousse épesse où je me suis quelquefois couché plaisamment: j'ay appellé ce lieu le mont de la Roque au pourtraict que j'ay fait du Port Royal en mon Histoire, en faveur du mien amy nommé de la Roque Prevost de Mimeu en Picardie, qui desiroit prendre là une terre, & y envoyer des hommes.

Le second exercice c'est de pourvoir aux necessitez de la vie, à quoy il employa ses gens chacun selon sa vacation, estant arrivé à la terre, qui au labourage, qui aux batimens, qui à la forge, qui à faire des ais, &c. Le Patriarche susdit s'empara de mon étude, & de mes parterres & jardinages, où il dit avoir trouvé arrivant là, quantite de raves, naveaux, carottes, panais, pois, fèves, & toutes sortes d'herbes jardinieres bonnes & plantureuses. A quoy s'estant occupé, il y a laissé à son retour (qui fut le 17 de Juin dernier) un beau champ de blé à beaux épics, & bien fleuri.

Plusieurs autres se sont occupés à la terre, comme estant le premier métier & le plus necessaire à la vie de l'homme. Ils en ont (comme je crois) maintenant recuilli les fruicts, hor-mis des arbres fruitiers qu'ils ont plantés, lesquels ne sont si prompts à cela.

Quant aux Sauvages ils ne sçavent que c'est du labourage, & ne s'y peuvent adonner, courageux seulement & penibles à la chasse & à la pécherie. Toutefois les Armouchiquois & autres plus esloignés plantent du blé & des feves, mais ils laissent faire cela aux femmes.

Nos gens outre le labourage & jardinage, avoient l'exercice de la chasse, de la pécherie, & de leurs fortifications. Ils ne manquerent aussi d'exercice à remettre & couvrir les batimens & le moulin delaissez depuis notre retour en l'an 1607. Et d'autant que la fonteine estoit un peu eloignée du Fort, ils firent un pui dans icelui fort, de l'eau duquel ils se sont fort bien trouvez. De sorte que (chose emerveillable) Ils n'ont eu aucunes maladies, quoy qu'il y ait eu beaucoup de sujet d'en avoir par la nécessité qu'ils ont soufferte. Car le Sieur de Sainct Just fils du dit Sieur de Poutrincourt ayant eu mandement de retourner dans quatre mois (comme nous avons dit ci-dessus) on l'attendoit dans la fin de Novembre pour avoir du rafraichissement, & toutefois il n'arriva que le jour de Pentecoste, qui fut le 22 de May ensuivant. Cela fut cause qu'il fallut retrencher les vivres qu'ils avoient en assez petite quantité. De manger toujours du poisson (s'il n'est bon & ferme) ou des coquillages seuls sans pain, cela est dangereux, & cause la dysenterie, comme nous avons rapporté ci-dessus de quelques Sauvages qui en sont morts, & pouvons en avoir autre temoignage par les gens du Sieur de Monts, qui moururent en nombre de vingt la premiere année qu'ils hivernerent à Kebec, tant pour la nouveauté de la demeure, que pour avoir trop mangé d'anguilles & autres poissons. La chasse aussi ne se trouve pas à foison en un lieu où il faut vivre de cela, & où l'on fait une demeure arrestée. C'est ce qui rend les Sauvages vagabons, & fait qu'ilz ne peuvent vivre en une place. Quand ils ont esté six semaines en un lieu il faut changer de demeure. Ilz prindrent au terroir de Port Royal six Grignaces ou Ellans, cet hiver, dont ils en apportoient un quartier ou moitié aux notres. Mais cela ne va gueres loin à tant de gens. Le jour de Pasques fleuries le fils ainé de Membertou dit Louis, en poursuivoit un, que n'estant venu rendre au Port Royal passoit l'eau, quand la femme dudit Louis vint faire une alarme en criant plusieurs fois, Ech'pada, Ech'pada, c'est à dire, Aux épées, Aux épées. On pensoit que ce fussent quelques ennemis, mais il fut le bien venu. Se Sieur de Poutrincourt se mit dans une chaloupe pour aller au devant, & avec un dogue il le fit tourner en arriere d'où il venoit. Il y avoit de plaisir à le cotoyer si proche de sa ruine. Si-tost qu'il approcha de terre, ledit Louïs le transperça d'une fleche, le Sieur de Jouy luy tira une arquebusade à la téte, mais Ætaudinech dit Paul fils puisné de Membertou lui coupa dextrement une veine au col, que l'atterra du tout. Ceci donna une curée & consolation stomachale aux notres. Mais cela ne dura pas toujours. Il fallut revenir àl'ordinaire. Et faut penser qu'en ce retranchement de vivres dont nous avons parlé il y eut de grandes affaires pour le chef, car des mutineries & conspirations survindrent, & d'un costé le cuisinier déroboit une partie de la portion des autres, & tel crioit à la faim, qui avoit abondance de pain & de chair dans sa cellule, ainsi que s'est veu par experience. Ceux qui portoient le blé au moulin, de quinze boisseaux n'en rendoient que douze de farine au lieu de dix-huict. Et de la necessité d'autrui ils troquoient avarement des Castors avec les Sauvages. Néantmoins (par trop de bonté) tant de fautes leur furent pardonnées apres visitation faite. Pauvre sots que font des conseils si legers, & ne voyent point ce qu'ils deviendront par apres, & que leur vie ne peut estre asseurée que par un perpetuel exil de leur patrie, & de tout ce qu'ils ont de plus cher au monde.

En cette disette on eut avis que quelques racines que les Sauvages mangent au besoin, lesquelles sont bonnes comme Truffes. Cela fut cause que quelques paresseux se mirent avec les diligens à fouiller la terre, & firent si bien par leurs journées qu'ils en defricherent environ quatre arpens, là où on a semé des segles & legumes. C'est ainsi que Dieu sçait tirer du mal un bine; il chastie les siens, & neantmoins les soutient de sa main.

Quand l'hiver fut passé, & que la douceur du temps allecha le poisson à rechercher les eaux douces, on dépecha des gens le 14 Avril pour faire la quéte de cela. Il y a nombre infini de ruisseaux au Port Royal, entre lesquels sont trois ou quatre où vient à foison le poisson au renouveau. L'un apporte l'Eplan en Avril en quantité infinie. L'autre le Haren, l'autre l'Esturgeon & Saumon, &c. Ainsi furent lors deputez quelques uns pour aller voir à la riviere qui est au profond du Port Royal, si l'Eplan estoit venu. Ils y allerent, & leur fit Membertou (qui estoit cabanné là) bonne chere, de chair & de poisson. Delà ils allerent au ruisseau nommé Liesse par le Sieur des Noyers Advocat en Parlement, là où ils trouverent tant de poisson, qu'il fallut envoyer querir du sel pour en faire bonne provision. Ce poisson est fort savoureux & delicat, & ne fait point de mal comme pourroient faire les coquillages: & vient environ l'espace de six semaines en ce ruisseau: lequel temps passé il y a un autre ruisseau audit Port Royal, où vient le Haren, item un autre où vient la Sardine en méme abondance. Mais quant à la riviere dudit Port, que est la riviere de l'Equille, depuis nommée la riviere du Dauphin, au temps susdit elle fournit d'Eturgeons & Saumons à qui veut prendre la peine d'en faire la chasse. Quand le Haren fut venu, les Sauvages (selon leur bon naturel) firent des feuz & fumées en leur quartier, pour en donner avis à nos François. Ce qui ne fut negligé. Et est cette chasse beaucoup plus certaine que celle des bois.


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