L estoit le 10 de May quand la derniere cuisson de pain faite, on tint conseil de retourner en France si dans le mois n'arrivoit secours. Ce qui fut prest d'estre executé. Mais le jour de la Pentecoste Dieu envoya son esprit consolateur à cette compagnie ja languissante, qui lui survint bien à propos, par l'arrivée du Sieur de Sainct Just, duquel il nous faut dire quelque chose: car ci-devant nous l'avons laissé au port de Dieppe, sans avoir veu ce qu'il a fait depuis. S'estant presenté à la Royne; elle fut merveilleusement rejouie d'entendre la conversion de plusieurs Sauvages qui avoient esté baptizés avant le depart dudit sieur de Sainct Just, dont je fis un recit public que je presentay à sa Majesté. La dessus les Jesuites se presentent pour aller au secours. La Royne le trouve bon. Elle les recommande, l'eusse desiré qu'avant de partir quelqu'un eust remontré À sa Majesté chose qu'elle n'eust fait que trop volontiers: C'est d'envoyer quelque present de vivres & d'habits à ces Neophytes & nouveaux Chrétiens qui portent les noms du feu Roy, de la Royne Regente, & de Messeigneurs & Dames les enfants de France. Mais chacun regarde à son profit particulier. Ledit sieur de Sainct Just apres son rapport fait, pretendois obtenir quelques defenses pour le commerce des Castors, cuidant que la consideration de la religion lui pourroit faire aisément accorder cela. Ce qu'il ne peut toutefois obtenir. Et voyant que cette affaire tiroit en longueur, & qu'il falloit aller secourir son Pere, ayant mandement de faire en sorte d'estre de retour dans quatre mois, il print congé de la Royne, laquelle luy bailla de compagnie deux Jesuites pour la conversion des peuples Sauvages de delà. Mais puisque le sieur de Poutrincourt avoit pris un homme capable à son partement, il me semble que ceux-ci (qui peuvent estre plus utiles par-deça) se hasterent trop pour le profit dudit Sieur. Car le retardement écheu à leur occasion lui a prejudicié de beaucoup, & causé la rupture de son association. Et faut en telles affaires fonder la Republique premierement, sans laquelle l'Eglise ne peut estre, ainsi que j'ay desja écrit ci-dessus. J'en avoy dit mon avis audit sieur de Sainct Just, & qu'il falloit asseurer la vie avant toutes choses, faire une cuillette de bledz, avoir des bestiaux, & des volatiles domestics, devant que pouvoir assembler ces peuples. Or ceste precipitation pensa, outre la perte susdite, reduire la troupe qui estoit par dela à une miserable necessité, n'y ayant plus que la cuisson de pain ja faite & distribuée.
Ledit Sieur de Poutrincourt s'estoit associé de deux marchans de Dieppe, lesquels voyans les susdits Jesuites, sçavoir le Pere Biard homme fort sçavant Gascon de nation duquel Monsieur le premier President de Bordeaux m'a fait bon recits; & le Pere Nemon prest à s'embarquer, s'opposerent à cela, & ne voulurent permettre qu'ils fussent du voyage, disant qu'ils nourriroient volontiers toute une sorte d'hommes, Capucins, Minimes, Cordelier, Recollets, &c. mais quant à ceux-ci qu'ils n'en vouloient point, & ne pouvoient tenir leur bien asseuré en leur compagnie. Que si la Royne vouloit qu'ils y allassent, on leur rendist leur argent, & qu'ils fissent ce que bon leur sembleroit. Là dessus voila un retardement. Il faut écrire en Cour, remontrer à sa Majesté l'occasion de cela, demander de l'argent pour rembourser lesdits Marchans, faire des allées & venuës: cependant la saison se passe. La Royne leur ordonna deux mille escus, outre lesquels ils firent des collectes par les maisons des Princes, Seigneurs, & personnes devotes, d'où ils tirent aussi bon argent. Bref ilz remboursent lesditz Marchans de chacun deux milles livres, & se mettent en fin à la voile le 26 de Janvier 1611. Le temps estoit difficile, la plus rude saison de l'hiver. Ils furent quelque temps en mer pensans combattre le vent, mais ils furent contraints de relacher en Angleterre, là où ils furent jusques au 16 de Février. Et le 19 Avril ils furent sur le grand Banc des Moruës, où il trouverent des Navires de Dieppe & de Sainct Malo. Et le 29 estans entre ledit Banc & l'ile de sable, ils cinglerent l'espace de douze lieuës, parmi des glaces hautes comme montagnes, sur lesquelles ils descendirent pour faire de l'eau douce avec icelles, laquelle se trouva bonne. Au sortir desdites glaces, fut rencontré un Navire du Sieur de Monts, auquel commandoit le Capitaine Champlein, duquel nous attendons le retour, pour entendre quelque nouvelle découverte. Depuis lesdites glaces, ils en rencontrerent d'autres continuellement l'espace de cinquante lieuës, lesquelles ils eurent beaucoup de peines à doubler. Et le cinquiéme de May, ils découvrirent la terre & port de Campseau, duquel on peut voir l'assiette dans grande Table geographique de mon Histoire. Là le dit Pere Biard chanta la Messe. Et depuis ils allerent cotoyans la terre, en sorte que le 21 de May ils mouillerent l'ancre à l'entrée du passage du Port Royal.
Le sieur de Poutrincourt avoit cedit jour fait assembler ses gens pour prier Dieu, & se preparer à la celebration de la féte de Pentecôte. Et comme chacun s'estoit rangé à son devoir, voici environ trois heures apres le coucher une canonade, & et une trompette, qui réveille les dormans. On envoye au devant. On trouve que ce sont amis. La dessus allegresse & Rejouïssance, & actions de graces à Dieu en procession sur la montagne que j'ay mentionné ci-dessus. La premiere demande que fit ledit Sieur à son fils, ce fut de la santé du Roy. Il luy fit réponse qu'il estoit mort. Et interrogé de quelle mort, il lui en fit le recit selon qu'il l'avoit entendu en France. Là dessus chacun se print à pleurer, méme les Sauvages apres avoir entendu ce desastre, dont ils ont fait le dueil fort long temps, ainsi qu'ils eussent fait d'un de leurs plus grands Sagamos.
A peine fut arrivé le dit sieur de Sainct Just, que les Sauvages Etechemins (qui ayment le sieur de Poutrincourt) lui vindrent annoncer qu'il y avoit en leurs cotes trois Navires, tant Maloins que Rochelois, lesquels se vantoient de le devorer ainsi que feroit le Gougou un pauvre Sauvage. Ce qu'entendu par ledit sieur de Poutrincourt, il n'eut la patience de faire descharger la vaisseau nouvellement arrivé ains à l'instant méme alla ancrer au-devant desdits trois Navires,& fit venir tous les Capitaines parler à lui, qui preterent obeïssance, & leur fit ledit sieur renonoitre l'authorité de son fils, comme Vice Admiral esdictes terres du Ponant. Un Navire Maloin voulant faire quelque rebellion, fut prins, mais ledit sieur selon sa debonnaireté accoustumée, le relacha, apres lui avoir remontré de ne plus venir en mer sans sa Charte partie. Là le pere Briard dit la Messe, & fit ce qu'il peut pour ranger un chacun è ce qui estoit du devoir. Et particulierement il fit reconoitre sa faute à un jeune home qui avoit passé l'hiver parmi les hommes & les femmes Sauvages, & receut la Communion de sa main. Cela fait chacun revint au Port Royal en grande rejouïssance.
Le retardement susdit est cause que lesditz navire & autres estans arrivés devant ledit sieur de Sainct Just, ils ont enlevé tout ce qui estoit de bon au païs pour le commerce des Castors & autres pelleteries, lesquelles fussent venuës és marins du Sieur de Poutrincourt si son fils fust retourné par-dela au temps qui lui avoit esté enjoint. Et davantage one en eust sauvé pour plus de six mille escus que les Sauvages ont mangées durant l'hiver, lesquelles ilz fussent venus troquer audit Port Royal s'il y eust eu les choses qui leur sont necessaires. Un faute aussi fut commise avant le partement de Dieppe par l'infidelité du Contre-maistre de navire lequel ayant charge d'entuner (c'est à dire mettre dedans) le blé, le détournoit à son profit. Ce qui ayda à la disette que noz François ont par-dela soufferte. Et neantmoins Dieu les a tellement sustentés, qu'il n'y a eu aucun malade: voire ceux qui en sont de retour se plaignent à cela, & n'y en a pas un qui ne soit en volonté d'y retourner.
EFFET DE LA GRACE
de Dieu en la Nouvelle-France.
Nous pouvons mettre ce qui je viens de dire entre les effects de la grace de Dieu: comme aussi les racines qu'il leur envoya au besoin, dont nous avons parlé, & sur ce l'exercice des paresseux qui ne s'estoient voulu occuper à la terre, lesquels sans y penser en cultiverent un beau champ en cherchant desdites racines. Mais particulierement encore l'exemption de maladies, qui est un miracle tres-evident. Car és voyages precedens il ne s'en est jamais passé un seul sans mortalité, quoy qu'on fust bien à l'aise. Et en cetui-ci non seulement les sains ont esté preservez, mais aussi ceux qui estoient affligez de maladie en France ont la receu guarison. Tesmoin un honnete personnage nommé Bertrand, lequel à Paris estoit journellement tourmenté de la goutte, de laquelle il a esté totalement exempt pardela. Mais depuis qu'il est de retour, le méme mal est retourné avec plus d'effects de douleurs qu'auparavant, quoy qu'il se garde sans aucun exercice.
Mais qui ne recognoistra une speciale grace de Dieu en la personne dudit Sieur de Poutrincourt & les gens, lors qu'il fut porté par un vent de terre à la haute mer en danger d'aller voir la Floride, ou d'estre accablé des ondes, au retour de la conduite de son fils, ainsi que nous avons rapporté ci-dessus.
J'appelle aussi miracle de voir que les pauvres peuples de delà ont conceu telle opinion de la Religion Chrétienne, que si-tost qu'ilz sont malades ilz demandent estre baptizez, voire encore qu'ilz soient sains, ils y vont avec une grande Foy, & disent qu'ilz veulent estre semblables à nous recognoissans fort bien leur defaut en cela. Membertou grand Sagamos exhorte un chacun des Sauvages à se faire Chrétiens. Et tesmoignent tous que depuis qu'il ont receu le baptéme ils ne craignent plus rien, ilz vont hardiment de nuict, le diable ne les tourmente plus.