Non loin de ces décombres enfin, effrayant et isolé, le château s'élevait. Le château! Un grand épouvantail, veux-je dire, un refuge à hiboux, sans portes ni fenêtres, aux escaliers arrachés, aux murailles effondrées par endroits…

Le soir seulement, au bourg de X…, où je dînai, j'eus le mot de l'énigme.

—Ah! monsieur, me dit l'aubergiste, c'est une catastrophe pour le pays. Mais, que voulez-vous, on l'a tant embêté, ce pauvre M. Courtehaie! Paysans, petits propriétaires, gardes champêtres, fonctionnaires, députés, tout le monde lui reprochait sa richesse. Il était un assez bon bougre, pourtant; lorsqu'il gagna le derby, voilà six ans, il distribua plus de quarante mille francs dans nos communes. Mais il n'y a pas de grandes fortunes par ici; ce boïard qui galopait à travers ses deux ou trois forêts de chasse, qui mettait ses poulinières au pré sur des pelouses où tant de vaches se fussent engraissées à l'aise, qui avait fait tracer, draîner et sabler une lieue en ligne droite pour entraîner ses chevaux, ce potentat les rendit tous enragés d'envie, que diable! Ce fut la guerre générale contre lui. Dès qu'un de ses sangliers paraissait à la lisière des forêts, pan! il était tiré comme un simple lièvre. La dernière fois que l'équipage à tunique orangée découpla, un fermier coucha en joue l'un des piqueurs; celui-ci dégaîna… Bref, un beau matin, et malgré les centaines de mille francs dépensés en terrassements et en constructions, M. Courtehaie est parti brusquement d'ici; en moins de huit jours tous ses meubles furent expédiés je ne sais où, ses portes et fenêtres descellées et enlevées, ses écuries jetées bas, sa meute vendue, ses chevaux de course transportés ailleurs…

Depuis ce temps il s'obstine, par vengeance, à ne vouloir rien céder de son domaine en friche, et se borne à y entretenir un régiment de gardes occupés uniquement à dresser des procès-verbaux et à guerroyer contre les braconniers. Ses terres forment comme un cadavre énorme, une gigantesque charogne au milieu des champs. Ses forêts de chasse n'ont plus été louées. Un hameau forestier a cessé de vivre. Deux villages riverains ont perdu un tiers de leurs habitants. C'est un malheur public. M. Gilbert Courtehaie, tout seul, boycotte plusieurs communes de Lorraine. Il se ruine peut-être, mais peu lui en chaut…

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Lorsque je croisai à la chasse suivante le terrible éleveur, je le saluai très respectueusement, en vérité. Je ne saurais m'empêcher de rendre les plus grands honneurs aux entêtés qui nourrissent de sérieuses, de longues, de divines rancunes.

UN FAMEUX DOPING

Ce fut la veille même du raid que l'illustre vétérinaire chantillois Choudens se sépara de son aide, M. Gustave. Celui-ci était indigné des lettres que, depuis huit jours, son terrible maître ne cessait d'adresser aux gazettes: «Je m'engage formellement, lisait-on dans la dernière et la plus impudente, à faire arriver n'importe quel cheval, grâce au doping dont je tiens le secret…»

M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s'était écrié: «Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, à l'appliquer, ce doping! C'est de la folie, permettez-moi de vous le dire.»

La scène ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volonté sans pareille de l'inventeur Choudens, qui déclara sèchement que la dose serait encore doublée si bon lui semblait; qu'au surplus, les aides-vétérinaires sortaient chaque année d'Alfort par dizaines, et que M. Gustave eût à se retirer sur le champ: il serait remplacé dans quarante-huit heures.