Ensuite, il prit une chambrière, marcha vers les écuries, ouvrit tranquillement les boxes et chassa tous ses chevaux sur la pelouse. Puis il se munit de billets de banque, et sans que rien pût l'arrêter, prit le train de 10 heures 36 pour Paris, où il se mit le soir même à se perdre frénétiquement de réputation.

A Chantilly, ce fut toute la nuit une galopade extravagante à travers le champ de courses. Des hommes avec des torches cherchaient à reprendre vainement les chevaux épouvantés. Un escadron de Walkyries semblait avoir lâché sur l'herbe noire une troupe éperdue de cavales et d'étalons tragiques. Et miss Elena, transportée par ce spectacle romanesque, songeait qu'elle avait été bien sotte et que jamais elle ne retrouverait un pareil fiancé.

C'est pourquoi elle attendit assez longtemps, mais finit par épouser Ned Collins qui, à jamais oisif désormais et dégoûté de tout travail, la fit languir de chagrin, la trompa, la ruina et la quitta.

«Louons Dieu, mes enfants, ne cessait pourtant de répéter Madame Foggs. Dieu fait bien ce qu'il fait.»

«HANDS UP!»

«Hands up! Hands up! Haut les mains!» On n'entendait plus que ce cri-là dans les écuries de Thomas Foggs, l'entraîneur, depuis que ce mauvais Trench y était entré. Ce Trench d'ailleurs était encore un cadeau du révérend Isaac Foggs, le frère aîné de Thomas, et celui-ci eût bien dû se méfier des envois fraternels. Il n'y avait pas quatre ans en effet que le révérend avait ainsi envoyé à son cadet de France une vingtaine d'actions pour une œuvre pieuse au Cambodge, et dix mois à peine qu'il venait de l'intéresser dans la fondation d'une nouvelle église en Australie… Mais qu'importe! rien ne pouvait altérer la vénération du pieux entraîneur pour le chef auguste de sa famille, un révérend, un saint.

Trench, qui ressemblait à un petit Sioux farouche et se donnait pour ancien cow-boy, était donc arrivé à Chantilly avec une lettre d'Isaac, et Thomas, malgré sa répugnance instinctive, l'avait embauché de suite. Or, Trench ne se trouvait pas dans l'écurie depuis une semaine, que déjà tous les lads affolés se boxaient toute la journée, lançaient le couteau contre toutes les portes, et commençaient pour la plupart à se servir assez proprement d'un lasso; en outre, il n'y en avait pas un qui ne fît des économies pour s'acheter à Christmas un revolver pareil à celui de Trench. Car ce dernier en possédait un, qu'il s'était bien gardé de montrer à M. Foggs, son patron, mais dont en secret il faisait merveille. A la moindre heure de liberté, les lads considéraient comme une rare faveur de s'aller promener avec Trench en forêt, afin de l'y voir casser si adroitement des branches avec son prestigieux revolver, et de l'entendre conter ses épouvantables histoires d'outre-mer, où des héros cruels finissaient toujours par triompher durement de leurs adversaires. Et toujours les premiers avaient crié aux seconds, avant le combat, ce fameux: «Hands up! Haut les mains!», c'est-à-dire: «Bas les armes! Rendez-vous!»

Et voilà pourquoi le «Hands up!» retentissait maintenant à tout propos dans l'écurie de Thomas Foggs. Exclamation menaçante et formalité de guerre, après laquelle naissaient les batailles. Trench reconnaissait et honorait le droit du plus fort.

«Hands up!» avait crié le petit Jack au petit Tod, avant de lui casser quatre dents à propos d'un balai. «Hands up!» avait ordonné un jaloux au pauvre Billy qui, dans un cirque forain, caressait le bras nu de la jongleuse: Billy eut le front fendu d'un coup de gourdin. «Hands up!» gronda enfin cette brute de Joë qui, sur un faux coup de dés, troua de son couteau la main du partenaire déloyal.

Thomas Foggs, furieux, supportait tous ces méfaits, sachant bien à qui s'en prendre pourtant, et qu'il fallût renvoyer Trench, mais ne l'osant à cause du chagrin et du scandale qu'il causerait au révérend Isaac. Car imagine-t-on le trouble du digne pasteur, s'il eût reçu cette lettre: «Mon cher frère, je vous renvoie votre protégé, qui fait régner dans toute ma maison un esprit de violence, de ruse et de meurtre…?»