Une fois pourtant, l'entraîneur sut se montrer inflexible envers ce Trench, qui avait eu vraiment l'audace de lui demander non seulement huit jours de congé, mais encore cent francs. «Vous me les retiendrez sur mes gages, avait-il dit.—Vous n'aurez ni congé, ni argent, répliqua Foggs. Et rentrez maintenant!»

Le soir de ce jour-là, Thomas Foggs faisait au cercle son poker coutumier. Quoique la demie après dix heures n'eût point encore sonné, tout Chantilly dormait. Il ne restait plus au cercle désert que nos joueurs et un garçon qui somnolait dans un coin de la salle. Le bar du rez-de-chaussée était clos, et n'eût été le bruit des jetons ou les vains monologues des joueurs, vous eussiez entendu le clair de lune qu'il faisait au dehors, sur la pelouse et la forêt prochaine.

Thomas Foggs déclara: «Allons, finissons. Il faut se lever demain matin.» Mais soudain: «Hands up!» crie une voix. Et l'on voit Trench qui, debout sur le seuil, le revolver au poing, tient en joue toute la table.

«—Haut les mains! fait-il. Si l'un de vous appelle ou baisse un bras sans que je lui commande, je tire. Alors, on me prend, mais je tue. Voilà, c'est compris. Maintenant, monsieur Foggs, mettez votre argent sur la table: non, pas la montre. Gardez les montres. Elles trahissent. L'argent seulement. Et allez dans le fumoir, là-bas, monsieur Foggs; allez, vous dis-je!»

M. Foggs, naturellement rouge de figure, était devenu fort pâle. Il ne tremblait du reste pas moins de peur que de colère, et sa petite main trapue jeta sur la table un billet de cent francs et trois louis d'or comme s'il eût pensé les lancer ainsi au visage de cet impudent misérable de Trench, lequel, sans s'arrêter à considérer ce geste de rage, sans sourire, sans crâner, en plein travail enfin et tout à son affaire, attendit que Foggs fût entré dans le fumoir, et s'adressant alors à son voisin de jeu:

«—A vous, monsieur. Veuillez mettre l'argent et rejoindre M. Foggs. C'est bien. A vous maintenant, monsieur… A vous… à vous… mettez l'argent…»

MM. les entraîneurs, muets d'émotion, se dépouillent sans hésiter—le pouvaient-ils?—et se retirent auprès de Foggs, ceux-ci serrant les poings, ceux-là courbant la tête, mais tous dans la crainte évidente que le damné revolver ne parte à la fin.

Quand ils se trouvent réunis dans le fumoir, Trench tourne son arme contre le garçon épouvanté et le conduit à son tour, le revolver aux yeux, vers la petite salle, où il enferme tous ses prisonniers à double tour. Puis il escamote tout ce qui se trouve sur la table, descend quatre à quatre, retrouve dehors son ami Joë qui, monté lui-même sur une des plus belles juments de Foggs, tient en main le fameux cheval Cérisoles et attend tranquillement.

«—Hop! Joë…» fait Trench en sautant en selle. Et tous deux, penchés en avant, volent comme deux grands oiseaux nocturnes sur la pelouse inondée de lune.

A ce moment, les prisonniers appelaient au secours et défonçaient la porte. Des têtes commençaient à se montrer par toutes les fenêtres. Chantilly s'éveillait. Mais il était trop tard: connaissant la forêt sente par sente, tenant bien leurs bêtes et fuyant vertigineusement vite, les deux malandrins filaient sur les allées d'entraînement, unies, hersées, couvertes cette nuit-là d'un sable lumineux, et droites à l'infini.