—«C'est une idée.

—«Nous irions chez Maxim, où nous trouverions Constant Bussat.

—«Amusons-nous, que diable! Après, ce sera le régiment, nous aurons le temps de ne plus rire.

—«Hélas!»

Armand et Gilbert étaient cousins germains, et le second ayant témoigné pendant toute son enfance d'un caractère pensif, on s'était évertué à lui répéter: «Regarde ton cousin: c'est un homme, il parle, lui, il sait ce qu'il veut. Toi, tu restes toujours là comme un petit sot!» Et Madame de Lorizon de déclarer à Madame d'Oinèche, sa sœur: «Tu as de la chance: ton garçon fera quelque chose, et le mien ne sera bon à rien.» Aussi bien se fût-elle fâchée si on ne l'eût aussitôt contredite. Mais enfin, il avait résulté de tant d'affectueuses réprimandes que Gilbert considérait à présent son cousin comme un chef naturel, propre à décider sur tout, et bon à suivre partout.

On louait d'ailleurs cette parfaite entente chez les vicomtes. Il y avait là un charme légèrement comique dont on leur savait gré. On souriait d'abord, puis on était touché de les voir paraître toujours ensemble, marchant du même pas un peu dolent, le pas obligatoire pour quiconque est doué d'une aimable figure et d'un soupçon de titre. Et en vérité, vous les connaissez bien, Armand et Gilbert: de taille égale, d'allure identique, très bien mis, avec le chapeau, la cigarette et le pardessus que vous savez, ils sont deux de ces petits jeunes gens qui peuplent éternellement en été les champs de courses ou les avenues du Bois, en hiver les Palais de glace, music-halls, restaurants, bars et autres lieux où l'on boit, où l'on flâne, où l'on entend des tziganes, et où l'on dit bonjour à de jolies femmes sans prendre la peine de retirer son chapeau.

Dès qu'ils eurent donc pénétré chez Maxim, Armand et Gilbert aperçurent aussitôt cet illustre Constant, viveur fameux, fils de leur tante Bussat et l'objet de leur sincère admiration. C'était un des premiers bouffons de Paris: il en usait familièrement avec tout le monde, en effet, puis inventait de ces mots bizarres, répétait de ces phrases tronquées, et surtout se grisait avec cette impudeur et cet éclat qui valent à certains privilégiés un mystérieux renom d'esprit, de débauche romantique et d'une drôlerie que tout le monde ne saurait entendre, d'une drôlerie qui n'est pas pour les pauvres. Au demeurant, il se montrait bon garçon pour ses amis: et qui donc eût voulu n'être pas son ami?

—«Ah! s'écria-t-il en voyant les deux jouvenceaux, vous n'avez plus votre abbé, je me charge de vous. Asseyez-vous là, mes enfants.»

Ajoutons que l'élégant ivrogne se trouvait attablé devant une bouteille et des verres encore nets. Il n'était pas une heure du matin, la soirée commençait à peine, et il n'y avait autour de sa table réservée que Bob Milton le duelliste et Maurice de Salisbot, qui se fût cru déshonoré d'être vu en autre compagnie que celle de Constant Bussat à partir de minuit.

Quelques personnes graves nourrissent d'étranges préventions contre les lieux où l'on soupe. Elles ont tort. Le bar, en somme, pour bien des femmes et pour plus d'un homme, c'est presque un foyer. On y sent bientôt les douces contraintes et la secrète dignité d'une habitude. On y revient quotidiennement causer devant les mêmes cock-tails, veiller devant les mêmes huîtres: qui ne goûterait ce voluptueux repos dans le plaisir? C'est aussi pour les tout jeunes gens une école de galanterie, en somme. Combien d'entre eux apprirent chez Maxim qu'il n'est pas sans grâce de se montrer parfois désintéressé, de se ruiner même pour une catin parfumée, et qu'on vous en apprécie mieux par la suite, qu'on devient «celui, vous savez, qui a déjà mangé toute une fortune…» Séduisant personnage, en vérité, favori particulier des autres femmes qui le plaignent, des vieilles dames qui l'excusent, des jeunes filles riches enfin qui l'épousent. Et si d'ailleurs toute cette fortune gaspillée s'est changée en pierreries, en dentelles, en luxe, en beauté,—qu'en pouvait-on mieux faire?