N'oublions pas non plus qu'un apprenti séducteur s'exerce là encore à juger avec précision ses futures victimes. Vous entendez dire vers minuit qu'une telle a deux chevaux à sa voiture depuis hier, qu'un financier l'a prise à son caprice et qu'on travaille beaucoup pour elle chez Callot. Voilà une femme qui embellit aussitôt, c'est une valeur en hausse; envoyez-lui des fleurs, faites une visite, le moindre salut vous rapportera beaucoup d'estime et d'honneur. Vous savez au contraire que celle-ci a mis ses bijoux et ses fourrures au clou: mauvaise affaire, vendez, vendez… Je veux dire, ne saluez même plus la pauvre fille, son affection vous perdrait. Comment peut-on croire qu'un jeune homme se mariera bien et saura trouver à propos la bonne situation, s'il n'a déjà éprouvé ses talents sur le marché de Paris, parmi les courtisanes?
Cependant toutes les tables s'étaient peu à peu garnies. Une grande profusion de seaux à glace et de verres gigantesques couvrait les nappes, et l'on entendait le fracas des tziganes qui remplace aujourd'hui partout, avec tant d'avantage, l'ancienne conversation, si fatigante, et le vieil esprit, si prétentieux.
Armand et Gilbert écoutaient avec délice ce tumulte de fête, auquel Constant Bussat devait à sa réputation d'ajouter de temps en temps, négligemment, quelque plaisanterie souveraine dont toute la salle se montrait réjouie. Les femmes, les dociles et gracieuses femmes venaient toutes, l'une après l'autre, s'asseoir à la table de Constant: il fallait qu'on les y vît un moment, cela était convenable, et aucun provincial n'aurait seulement regardé la malheureuse que n'eût point tutoyée Constant Bussat. L'une des plus souriantes demoiselles, nommée Adeline Demain, s'étant approchée à son tour:
—«Qu'est-ce que tu fous donc en ce moment? lui demanda sévèrement Constant. On ne te voit plus. Il y a justement mon petit ami Armand d'Oinèche, tiens, celui-là, tu vois, qui en soupirait tout à l'heure et nous disait: mais c'est vrai, on ne la rencontre plus nulle part, la petite rosse…»
Or c'était la première fois qu'Armand apercevait Adeline. Mais l'abbé Marigot l'avait si bien élevé qu'il répartit aussitôt avec une politesse involontaire: «N'en doutez point, madame, je vous prie.» Puis il se tut, ne sachant qu'ajouter; mais sa courtoisie avait frappé la jeune femme. «Trop aimable, cher monsieur…», dit-elle en minaudant, cependant qu'elle se plaçait, non sans quelque cérémonie, à côté de lui.
Adeline Demain était délicieusement blonde, à l'ordonnance, comme elles sont toutes; son grand chapeau Louis XIII, crânement posé sur sa tête, et les insolentes plaques de Lalique qui garnissaient son cou, sa poitrine, sa taille, ses poignets, lui donnaient un certain air guerrier. Mais elle savait se montrer plus douce qu'un ange, s'il le fallait. Elle se tourna donc vers Armand, résolue à s'occuper très attentivement de cet agréable freluquet qui lui avait parlé d'un ton si correct.
—«Et alors vous ne venez pas souvent ici?
—«Mon Dieu, non, madame, je n'en ai guère le temps habituellement.
—«A quoi donc passez-vous vos soirées?
—«Je sors beaucoup… je vais dans le monde…