—Je vais partir, fit Paqueret, je dois rentrer de bonne heure à Paris. Conduisez-moi jusqu'à la gare.
—Eh bien, allons à pied. Nous pourrons traverser le parc du Château, dont j'ai la clef. Vous gagnez un quart d'heure ainsi.»
Ils prirent congé, revêtirent leurs manteaux et descendirent au jardin, dont les allées ténébreuses menaient droit au canal. Un serviteur marchait devant eux avec une petite lanterne, et le froid, le silence de la nuit, cet homme qui psalmodiait d'une voix grave: «Par ici, messieurs... Prenez garde, cela descend fort... Attention, voici l'eau...» tout contribuait à rendre Paqueret aussi taciturne qu'il venait de se montrer loquace; car il agitait des pensées profondes en foulant avec précaution le sol obscur, et l'enthousiasme que n'avait point cessé de lui causer la victoire de Marc se mêlait dans son esprit au souci de ne pas se donner d'entorse.
Quand ils furent dans le canot au moyen de quoi l'on passait du jardin de Sylvie dans le parc d'Hariale, le domestique saisit les rames et se mit à frapper l'eau sombre.
«—Ecoutez, fit Jacques Fouvier, écoutez ce clapotis funèbre. Il semble que nous avancions sur un nouvel Achéron, et ne fût ce canot commode et non ruiné comme celui de Caron, ne fût surtout cette file de lanternes légères allumées là-bas, sur l'autre rive, par ordre de madame Sylvie, l'illusion serait grande. Il nous faudrait trembler d'une horreur sacrée. Aussi bien le parc d'Hariale, en ce moment, ne figure-t-il pas à souhait de mornes Champs élyséens avec ses fontaines, ses ruisseaux, ses parterres harmonieux, ses bosquets mi-clos? A la moindre lune, tout cela s'anime: les Guyenne et les Guivremaison reviennent en foule errer autour de ces bassins de marbre avec les femmes, les bouffons et les poètes qu'ils ont aimés. On ne peut pas me soutenir le contraire, car je jurerais de les avoir vus; et je serais tout à fait sûr que ces morts se pressent chaque nuit dans leur ancien domaine, si les allées du parc produisaient seulement en abondance les mauves et les poireaux dont, au dire d'Erasme, se nourrissent les ombres.»
Paqueret se rappelait surtout, en fait d'Achéron, un cheval de courses que son propriétaire, épris sans doute d'Orphée aux Enfers, avait ainsi nommé. Caron, il faut l'avouer, ni Erasme ne lui étaient guère plus connus. Cependant, ce vieux sportsman avait confiance en Jacques Fouvier, dont il appréciait l'esprit exact et méthodique: il ne le croyait point capable de débiter des sornettes dénuées de tout fondement; et du reste il comprenait déjà, maintenant que tous deux avaient débarqué et qu'ils avaient laissé derrière eux les lampions de Sylvie, maintenant qu'ils cheminaient, seuls vivants, à travers ce parc auguste et perdu dans la nuit, rempli d'urnes lugubres, de statues pareilles à des fantômes, de balustres affreusement pâles, de lacs immobiles et d'arbres qui courbaient jusqu'à terre leurs branchages de jais, il sentait fort bien que le jeune homme avait dit vrai: car toute cette splendeur nocturne faisait peur à la fin, et l'on ne tardait point à y voir, de ses propres yeux, les ombres familières qui çà et là rêvaient par groupes, ou flottaient en longues théories sous les bocages noirs.
Après un quart d'heure de marche silencieuse, les deux compagnons ouvrirent à tâtons la porte du parc, franchirent une route pavée, enjambèrent des chaînes et se trouvèrent sur l'immense pelouse, le champ de courses qui s'étendait devant eux comme un océan d'encre. Mais là du moins, ni Guyenne défunt, ni tragique Guivremaison: toutes les ombres dolentes avaient fui. Paqueret traversait d'ailleurs un hippodrome, il était chez lui: et ce fut avec un véritable soulagement qu'il reprit le dialogue au point où Jacques Fouvier l'avait laissé chez la baronne Levaître:
«—Vous me disiez donc là-haut que Sylvie et Pauline étaient.... comment? Couplées?
—Je ne vois pas cela, mon petit. Sylvie a trente-sept ans, Pauline vingt à peine. Autant celle-ci est svelte, droite, un peu guindée même, autant celle-là est épanouie au contraire et marche avec souplesse. Quand l'une fronce si souvent les sourcils, l'autre sourit. Quand la petite a des cheveux couleur de martre ou de vizon, notre amie teint les siens de l'or le plus doux. Non, vraiment, plus j'y songe, moins je trouve ces deux femmes heureusement couplées. Sans parler de leurs caractères qui ne se ressemblent en rien.