—Monsieur Paqueret, je m'exprimais d'une façon plus rigoureuse. La couple, vous le savez, est cette corde par laquelle on attache deux à deux les chiens de meute. Un lien semblable paraît exister entre mademoiselle Pauline et sa belle-mère. Vous avez bien vu qu'elles ne se quittent jamais. Mademoiselle Pauline ne s'occupe que de Sylvie, et s'habille comme elle, l'imite passionnément, la regarde sans cesse, la surveille, se mêle à toutes ses causeries, survient en tiers lorsqu'on lui parle.... Prendrons-nous cela pour de la tendresse? Ce serait trop beau. Pour de la haine? Ce serait absurde. Concluons donc qu'il y a là autant de l'une que de l'autre, si vous voulez....

—Jacques Fouvier, mon cher enfant, je ne puis vous suivre. Ma filleule n'est pas si compliquée. Elle ressent pour sa mère adoptive une affection peut-être un peu exagérée, voilà.

—Affection? Oui, c'est bien par affection pure, en effet, que votre filleule refuse tous les mariages, même les plus brillants. Et cependant, je l'ai vue récemment, moins hautaine, se plaire quinze jours durant à la conversation du séduisant dramaturge italien Giuseppe Sartori. Mais ce jeune homme était attentif envers Sylvie. Et si mademoiselle Pauline a recherché naguère la compagnie du stupide Jauziat et de Pierre de Trémulon, qui également avaient courtisé Sylvie, si elle ne daigne abaisser sa fierté que devant quiconque touche, de près ou de loin, à la littérature, au journalisme, au théâtre surtout, c'est-à-dire devant quiconque aurait quelque chance de plaire à madame Levaître, est-ce uniquement de l'affection pure? Croyez-moi donc, monsieur Paqueret: qu'un beau jeune homme paraisse, que notre aimable baronne s'en éprenne, et je renonce à l'histoire pour toute ma vie si votre filleule n'en tombe pas amoureuse sur-le-champ!»

Mais qu'avait donc ce vieux maniaque de Paqueret? Son idée fixe l'avait-elle subitement reconquis? Voici de nouveau qu'il ne répondait plus, et qu'il semblait perdu si avant dans sa rêverie qu'il en marmottait tout bas. Jacques Fouvier pensait l'avoir convaincu. Pourtant, comme ils approchaient de la gare, Paqueret lui dit:

«—Vous ne risquez rien avec votre paradoxe. On ne tentera évidemment pas l'expérience.

—Bah! un garçon résolu, qui viendrait crânement s'en prendre à madame Levaître.... Vous verriez!»

Quelques minutes encore, et ils furent sur le quai de la gare où le train se rua presque en même temps. Après de brefs adieux, Jacques Fouvier s'en revint seul, à travers la pelouse, toujours à pied. C'était un jeune homme habitué par ses études historiques à penser net; un raisonnement dru le touchait au cœur, et il avait coutume de déduire avec une sorte de sensualité toutes les conséquences probables de ce qu'il pouvait faire ou dire. Mais on ne saurait songer à tout, et quand il fut rentré chez lui, quand il eut embrassé les jolis yeux clos de madame Edmée, sa femme, qu'une migraine avait retenue au lit, je gagerais que Jacques Fouvier ne se doutait pas du grand projet qu'il avait éveillé ce soir dans l'esprit d'Amédée Paqueret, ni de la suite d'événements cruels qu'allaient déchaîner ainsi, par sa faute, un frivole dialogue nocturne et des paroles ailées.

Car l'incorrigible éleveur roulait maintenant vers Paris, en proie au plus logique, au plus tyrannique des rêves. Pourquoi, songeait-il, oui, pourquoi les hommes de sport ne se dévouent-ils uniquement qu'à l'élevage des chevaux? Préparer la carrière d'un valeureux poulain, le mener depuis son premier travail jusqu'aux grandes épreuves d'Auteuil ou de Longchamp, puis, son mérite bien prouvé, sa noblesse dûment constatée, le consacrer à perpétuer sa race, voilà qui est bien; mais faut-il donc s'interdire toute culture analogue? Ne peut-on, par exemple, préparer ainsi la carrière de quelque autre bel animal, d'un athlète, d'un homme? Or, pour un homme, parvenir à la dignité suprême d'un Flying-Fox ou d'un Sancy, c'est avoir gagné la gloire et la fortune, s'être établi solidement et fonder une famille prospère. Sans doute, le chef-d'œuvre d'un éleveur vraiment digne de ce nom consisterait à prendre une magnifique bête humaine, comme Marc Thierry, et à la pousser jusque-là, de gré ou de force!

Quant à la méthode à suivre, eh bien, mais Jacques Fouvier l'avait démontrée. Puisque cette étrange petite Pauline s'attachait régulièrement à tout galant que Sylvie distinguait; puisque ce phénomène, quelle qu'en fût la raison, était invariable, il n'y avait qu'à diriger Marc Thierry vers Hariale-sous-Bois: si d'aventure il plaisait à Pauline du premier coup, tout allait bien; s'il plaisait à Sylvie, tout allait mieux encore; et s'il déplaisait à toutes deux, Paqueret, mon Dieu, perdait la partie, voilà tout. Combien d'autres, plus graves, n'avait-il pas ainsi perdues, depuis l'Empire!

Mais quoi! l'ancien propriétaire de Richenoire et de Vouzy sentait se réveiller en lui son légendaire entêtement. Et l'homme juste et bon qu'était aussi le vieil Amédée approuvait tout bas: Pauline, se disait-il, est jolie, Marc l'aimera, ils seront heureux.... Là s'arrêtaient du reste ses réflexions sentimentales, car si les gens de sport sont certainement imprégnés de cet esprit que Pascal nomme géométrique, on les sait beaucoup moins pourvus de cet autre que le même philosophe appelle de finesse.