Sylvie et Pauline ne revinrent qu'à neuf heures du soir à Hariale-sous-Bois, ramenant en voiture la marquise de Caumais-Simier. François restait à Pontmorin, et coucherait chez des paysans. On tenta vainement en arrivant de faire manger la malheureuse dame, qui avait aimé son logis comme un autre enfant. Elle se réfugia dans sa chambre, anéantie.
Après le dîner, Jacques Fouvier se fit annoncer. Il venait prendre des nouvelles.
«—François ne veut pas l'avouer, lui dit Sylvie, mais Pontmorin faisait le plus clair de leur avoir. Estimiez-vous leurs collections, monsieur Fouvier?
—Oui, madame, en ceci qu'elles étaient surtout vénérables. En effet, j'ai vu partout d'aussi beaux meubles, moins délabrés, moins réparés et d'un goût plus rare: mais les leurs portaient aux serrures les armes des Simier. Rien n'indiquait que le portrait brûlé fût un Clouet, on pouvait même douter qu'on eût bien là l'image de Jean de Simier: mais c'était un portrait d'ancêtre. Consolons-nous encore des archives détruites; je les ai parcourues, et n'y trouvai que de menus titres de propriété, des brevets, des lettres autographes utiles à la seule histoire de la maison de Simier. Quant aux tapisseries, je les regrette, sinon pour elles-mêmes, car le dessin n'en était pas des meilleurs, et aussi bien les vers n'en avaient-ils presque rien laissé: mais du moins parce qu'au bas de l'une d'elles on lisait SANNAZAR CANT., «Sannazar en fut le poète.» C'était en effet la scène de la crèche telle que ce candide auteur l'a chantée: l'enfant Jésus vient de naître, et saint Joseph qui n'en sait rien s'éveille bonnement bien longtemps, après que le bœuf et l'âne ont déjà rendu leurs hommages au bambin sacré. Pieux et touchant épisode, qui scandalisa pourtant d'excellents esprits!
Mais la perte, madame, la perte irréparable, c'est la Diane... Ah, n'en doutez pas, cette petite idole se souvenait et pensait. Elle parlait du siècle charmant où quelque orfèvre florentin l'avait si finement tirée d'un pur ivoire. Elle portait sans faiblir un peu de la grande âme qui poussait dans les bois l'antique déesse. S'il est vrai que celle-ci ne les a point quittés, que son regard y veille encore et qu'on y voit briller son sourire par les nuits de lune, il faut la craindre, elle se vengera. Sa colère est longue et certaine...»
III
La présence de Marc dans un bal avait de quoi surprendre. Jamais on ne l'y avait vu pendant sa rude jeunesse adonnée aux exploits pénibles plutôt qu'aux grâces et aux entrechats, et l'on peut croire qu'il n'avait guère appris la courtoisie au Ranch Bar. Il était plus habile à gagner des matchs qu'à tourner dans la moindre valse, et s'entendait mieux à forcer un cerf par la plus dure journée d'hiver qu'à deviser sur des riens d'un air empressé. Ses amis eussent été bien stupéfaits d'assister vers minuit à son entrée chez les Morinon-Landon, et qu'eussent-ils en outre pensé s'ils avaient su que Marc avait même intrigué pour obtenir une invitation! Car c'était une idée si étrange de supposer Marc Thierry pirouettant au bal, qu'on ne s'avisait pas de l'y convier.
Les Morinon-Landon faisaient partie de l'équipage, et c'était à ce titre que la baronne Levaître avait consenti à se laisser admirer ce soir-là chez eux, malgré la longue impression d'angoisse que l'incendie de la veille lui avait laissée. La marquise de Caumais-Simier était demeurée à Hariale-sous-Bois, plus défaite que si tout lui manquait à la fois, honneur et fortune, famille et patrie. Sylvie l'avait embrassée tendrement le matin, et priée de rester tant qu'elle voudrait, avec cette voix irrésistible, ce regard, ce geste souverain, tout ce pathétique enfin dont l'admirable actrice retrouvait un sincère usage à la moindre émotion. Et à cette heure encore, elle évoquait sans effort, tout naturellement, par sa mine et sa seule attitude, le personnage douloureux de Déjanire ou pitoyable d'Antigone, la plaintive Juliette ou la triste Chimène: son cœur variable, son cœur de théâtre avait été touché.
On se bousculait dans les salons pour la regarder, lui parler, avoir la bonne fortune de la distraire quelques instants. Il faut dire que les Parisiens en réalité ne s'étaient pas encore bien habitués à ne plus voir en elle que la baronne Levaître. Pour eux, c'était toujours Sylvie Montreux, leur Sylvie, et ils eussent bien vite oublié son nouvel état, n'eût été cette Pauline qui ne la quittait pas, cette Pauline mince et sombre, dardant le feu de ses yeux jaloux, cette Pauline qui se tenait obstinément à son côté, coude à coude, comme si elle eût exigé sa part des compliments et des baisemains, comme si elle eût revendiqué son rang et imposé par sa présence enfin ce nom de Levaître, qu'on oubliait! Si bien que nul ne se fût adressé publiquement qu'à toutes deux ensemble, et que leurs visages étaient à ce point unis dans la mémoire de chacun qu'on les y voyait comme superposés, à l'exemple de ces doubles profils frappés dans l'airain des médailles ou taillés sur l'améthyste des camées.