L'extraordinaire comédienne s'y montra telle qu'en ses plus beaux jours, et traita ce rôle avec une maîtrise incroyable. Désespoir contenu, mystérieuse torture, héroïsme sobre et simple, bonté irrésistible, grâce unique, elle indiqua tout cela, elle raffina sur tout cela. Elle eut des: «Car, vois-tu, ma pauvre enfant, c'est encore nous, les mères, les aînées, qui souffrons le plus douloureusement des injustices... Nous vieillissons.» Et des: «Va, va, sois heureuse, ne regarde pas qui tu blesses!» Elle se jugea sublime, et s'applaudit tout bas. Que si l'on venait après cela lui parler de Gabrielle Aurély—fi donc! Les Parisiens allaient revoir leur Sylvie plus surprenante qu'ils ne l'avaient perdue, grâce au ciel!

Pauline d'autre part se disait avec orgueil: «C'est moi qui l'emporte: elle se retire, elle cède.» Puis, tout à coup, voici qu'elle se prit à pleurer sur l'épaule de son amie détestée. Elle lui pardonna éperdument. Elle souffrit le martyre.

On fixa l'époque du mariage, qui se ferait en hâte, avant un mois. On se sépara, et Sylvie courut sur-le-champ à Paris porter elle-même au Théâtre Vendôme le traité signé, en n'exigeant d'Ambroise Drayfus qu'un tout petit article additionnel: le directeur devrait en effet s'engager par écrit à observer rigoureusement le même secret absolu que par le passé, au moins jusqu'après le mariage proche de mademoiselle Pauline Levaître avec monsieur Marc Thierry. C'était là peu de chose. Il n'y eut aucune difficulté.

CINQUIÈME PARTIE
JUGURTHA

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I

Le baron Levaître découpla une ou deux fois secrètement, cet automne-là, pour entraîner les chiens. Puis, sur le désir formel de Sylvie, la première chasse de l'année eut lieu le 12 octobre, en grand apparat et au milieu d'un concours extraordinaire de curieux et d'amis. Pourtant ce n'était pas afin de voir succomber avec grâce encore un cerf que tant de Parisiens étaient venus se joindre en Hariale à tous les hobereaux du Valois et aux officiers de Sérigny. Non, mais chacun se piquait d'observer comment Marc Thierry, dont le mariage avait lieu dans huit jours supportait son étourdissante fortune, la peine ou l'aisance qu'il allait montrer à saluer ceux devant qui, l'an passé, il avait fait ses débuts en forêt, la mine enfin qu'il aurait sous la tenue du Rallye-Vaille, puisqu'on venait de lui donner le bouton.

Le bouton! Bien mieux que cela, et ce fut à croire que Sylvie avait élevé d'un coup son futur gendre à la dignité sans appel de maître d'équipage. Le gaillard en effet se trouvait au rendez-vous, à cheval, le poing sur la hanche, côte à côte avec le baron Levaître et tout à fait traité sur le même pied. Il eut l'impudence de ne pas seulement s'écarter d'un pouce quand le piqueur Monjoye s'en vint, tricorne bas, faire à Gaston son rapport, et si l'on entendit encore, (et pour la dernière fois, on eût dû le craindre), le baron décider: «Nous attaquerons tel cerf, à tel endroit...», c'est qu'à cet instant Marc, incliné vers la voiture qui portait sa jeune belle-mère et sa fiancée, Marc bavardait en souriant. A qui le sourire allait-il? A l'ancienne amie, ou bien à la jeune femme, son épouse déjà, et violemment, aveuglément aimée? A Sylvie, à Pauline? Celle-là pouvait penser: «Il se souvient,» celle-ci se disait: «Il me préfère.» Et l'une comme l'autre avait raison.