Or, il n'est pas douteux que ce n'eût été à dessein que Gaston Levaître eût ainsi saisi cette minute où Marc était inattentif pour donner une preuve suprême d'autorité, de commandement. Le malheureux maître d'équipage en effet se sentait en danger. La toute-puissance de Marc le menaçait, c'était clair, et sans qu'il pût se défendre: car s'il y a toujours un recours contre un homme du monde—l'attaquer sournoisement au cercle, le mettre en quarantaine, le faire chanter au besoin—que tenter en revanche contre un odieux aventurier, contre un gredin dont les femmes étaient assotées, et qui ne craignait rien en outre, qui vous eût tué pour passer! Un fauve enfin, peut-être superbe, mais un vrai fauve.
Gaston avait rencontré quelques jours auparavant François de Caumais-Simier. Celui-ci n'ayant point réussi, n'ayant plus d'argent, c'était à grand'peine que le baron l'avait reconnu; mais le jeune marquis s'en était venu à lui, toujours correct, et d'un ton doucement venimeux: «Ah! mon cher baron, avait-il dit, les affaires ne vont plus fort, hein? Bah, consolons-nous, consolez-vous, tout s'arrange. Et votre position vaut mieux que la mienne, allez: car mon sort, à moi, dépend de juges et d'huissiers, qui, s'ils meurent, seront remplacés par d'autres huissiers et d'autres juges, tandis qu'il suffirait pour vous d'une petite cheminée qui tomberait ou d'un joli pot de vitriol... Sans doute, supposez que ce brillant Marc Thierry soit défiguré: que vaudrait-il après, je vous le demande? Et n'est-ce pas bien juste, en vérité, qu'un gars pareil ne soit plus bon qu'à abattre s'il se casse ou s'abîme? Mais tant qu'il restera entier, dame! Non, voyez-vous, mon cher, contre la beauté physique et la force brutale, c'est triste à dire, mais on ne peut rien, rien...»
Le souvenir de ce discours hantait notre Gaston et l'emplissait d'amertume. Sombre hantise qui, jointe à son dépit, ne contribuait pas à égayer sa face contractée. Si bien qu'à la vue de ces deux hommes, l'un tout morose, grimaçant et vieux, l'autre éclatant de gaîté, de confiance, portant avec une puérile ostentation son costume feuille morte, ses grandes bottes et son cor battant neuf, on ne pouvait guère hésiter: «Voilà, disait-on du premier, un bonhomme désagréable et dont nous sommes las. Et voici tout à côté son successeur, l'athlète héritier, le dauphin. Sa fortune est un peu subite, mais elle aura fait du moins un beau veneur. D'ailleurs, c'est un parvenu, un chevalier d'industrie, un triste sire, etc...» Cette dernière partie des réflexions qu'échangeaient les curieux est commune à tous les jugements que portent des hommes sur des hommes, et vous ne l'ajoutez à votre conversation que comme une formule de convenance ou par une sorte de politesse pour la personne avec qui vous causez.
Quoi qu'il en fût, Marc ne se tenait point de triompher et de laisser paraître son bonheur. Il avait acheté deux nouveaux chevaux, les plus nerveux, les plus fougueux qu'il eût pu trouver.
«—Mais, monsieur Thierry, lui avait dit Patt, ces deux monstres-là vont vous embêter tout le temps de la chasse. Essayez-moi donc plutôt ce gros sauteur paisible ou cet irlandais pommelé. Un veneur, monsieur, un vrai veneur, un futur maître d'équipage ne veut pas que ses chevaux le fassent endêver à la chasse. Il a d'autres soucis...»
Le père Patt était choqué de cette faute de goût que commettait son client—un client millionnaire! Mais, déjà trop riche pour suivre étroitement, comme jadis, des conseils, Marc s'était obstiné dans son choix. Il est permis de croire que le désir de cavalcader plus brillamment aux yeux de sa fiancée sur une monture couverte d'écume avait encore accru son entêtement.
Cependant, la chasse commença sous les meilleurs auspices. Le cerf fut promptement mis sur pied, bien séparé, bien lancé. Le sévère piqueur Monjoye, qui n'aimait pas trop le baron, témoignait au contraire d'une extrême indulgence pour «M. Thierry,» et parut mettre quelque coquetterie à traiter celui-ci en maître, à lui rendre certains honneurs professionnels et de discrets hommages: non qu'il fût allé jusqu'à le consulter, l'interroger—pour qui prenez-vous Monjoye?—mais il lui disait en passant: «Je crois que cela va sauter à gauche... Il me semble que cela court aux étangs...» Et l'on ne peut se figurer tout ce qu'il y avait de condescendance, de protection, d'affection même dans cet «Il me semble» et sous ce simple «Je crois.»
Marc avait donc l'illusion de diriger la chasse. Il s'amusait, et tant pour calmer enfin sa bête que par belle humeur, galopait comme un perdu, faisant le tour de tous les taillis, entrant sous les futaies, ne voulant ni perdre les chiens un seul instant, ni manquer de voir à chaque passage de route bondir le cerf léger. Mais celui-ci, très robuste et très vite, égarait souvent la meute paresseuse.
Au bout d'une heure pourtant, et las de ruser, l'animal changea de forêt: il traversa les bruyères et franchit la Butte aux Chevaliers pour gagner sans doute les bois du Mahouleux. Non loin de la lande en effet, près de la lisière d'Hariale, Monjoye et Marc se rejoignaient au galop et apercevaient les chiens qui paraissaient dans les broussailles:
«—Eh, Monjoye, cela débuche!