Le ministre timide n’a pas accepté ce projet d’emblée. Il a consulté l’Académie française, qui, dans sa séance du 9 mars 1905, a décidé de ne rien modifier à son Dictionnaire, tout en admettant, comme il est raisonnable, une tolérance pour cent cinquante mots d’une « graphie » par trop injustifiable. Telle est l’opinion de l’Académie, cette « Académie de romanciers et de poètes », comme la qualifie avec mépris M. Louis Havet (Revue Bleue, 11 mars 1905). Le Conseil supérieur de l’Instruction publique doit encore être saisi de la question. Même si cette haute assemblée repousse les mutilations de la langue française, dont elle a mission de surveiller et de diriger l’enseignement, il nous faudra cependant tout craindre encore des phonétistes. « Ne peut-on s’adresser directement au ministre ? Ne peut-on faire triompher malgré l’Académie les idées phonétiques, dont les adversaires ne disent et n’ont jamais dit que des sottises » ? Ainsi s’exprimait M. Paul Meyer dans une conférence aux Sociétés savantes.[3]

[3] Dans une brochure intitulée Pour la simplification de notre orthographe (Delagrave, 1905), et tout récemment parue, M. Paul Meyer termine son exorde en quelques mots : « J’ai montré, dit-il, que les objections qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle qui nous est opposé n’a qu’un nom : routine. Nous le briserons. » Et M. Louis Havet précise sa pensée, dans le Temps du 11 avril 1905, touchant l’Académie française. D’abord, celle-ci à l’« instinct du flou ». Puis, on ne trouve parmi le rapport où « elle s’essaye à raisonner », que des oripeaux qui « habillent le vide ».

Toutefois, ne prêtons pas à tous les philologues « réformistes » des opinions qui ne sont pas encore les leurs, ni des desseins entièrement révolutionnaires auxquels ils ne songeront, ou auxquels ils n’auront fait songer que dans quelques années : ils ne demandent pas encore que le français s’écrive en orthographe absolument phonétique, c’est-à-dire en ne traduisant pour les yeux que les sons perçus par l’oreille, « comme il se prononce ». La plupart des réformistes s’en tiennent pour l’heure à un certain compromis entre l’état de choses actuel et un état « selon la raison », qui serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils ne veulent que supprimer la plupart des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles dont on ne tient pas compte en parlant. Respectant la tradition quand elle ne les gêne pas, ils souhaitent seulement qu’on l’oublie chaque fois qu’une simplification rapprochera l’écriture de la prononciation. Ils sont satisfaits de constater qu’une telle opération est logique, et ils admirent la sûreté d’une méthode qui leur permet de défigurer notre style écrit, en faisant gagner aux enfants trois ou quatre mois sur les huit où dix ans que ceux-ci passeront dans les collèges.

Précisons mieux encore. Les réformistes nous apportent un projet de révolution dans la langue française écrite, ils demandent que nous l’acceptions ; ils veulent que le gouvernement l’adopte ; cette révolution est légitime, disent-ils en tant que savants ; elle sera bonne et utile, ajoutent-ils en tant que simplificateurs démocratiques.

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Contredire des savants, des philologues, ne va pas sans danger. C’est entrer dans le parti qu’ils nomment avec dégoût celui des journalistes, celui de la « gendelettrerie[4] ». Il faut pourtant reconnaître que leur manière d’envisager la question, comme savants, n’est pas irréprochable.

[4] M. Antoine Thomas, dans les Débats du 2 avril 1905, a lancé ce mot délicat.

Ils nous proposent une réforme au nom de la Science. Or, il existe des sciences que tout le monde connaît, au moins de nom, mais la Science ! Dans le domaine seulement des philologues et des linguistes, quarante sciences peut-être, nées ou à naître, devront concourir à nous révéler l’histoire et les lois de notre langue française. Depuis un siècle, une ou deux de ces sciences ont commencé leur besogne et, moins dans les faits acquis que dans les méthodes assurées, ont progressé, lentement progressé. En tête de sa belle Histoire de la Langue française (1905), le dernier et le plus scientifique inventaire que nos philologues aient dressé de leur découverte en ces études, M. F. Brunot expose l’état de notre philologie française au début du XXe siècle :

« Définissons la langue française. La continuation de ce que les savants commencent, pour plus de propriété, à appeler le francien, c’est-à-dire la forme spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il s’était implanté à Paris et dans la contrée avoisinante, et tel qu’il s’y est développé par la suite des temps, pour s’étendre peu à peu hors de son domaine propre, dans tous les pays où des raisons politiques, économiques, scientifiques, littéraires l’ont fait parler, écrire ou comprendre.

L’histoire du français, ce sera donc d’une part l’histoire du développement qui, de la langue du légionnaire, du colon ou de l’esclave romain, a fait la langue parlée aujourd’hui par un faubourien, un « banlieusard », ou écrite par un académicien. Nous appellerons cette histoire là l’histoire interne.