L’histoire de la langue française, ce sera d’autre part l’histoire de tous les succès et de tous les revers de cette langue, de son extension en dehors de ses limites originelles — si on peut les fixer. Nous appellerons cette partie l’histoire externe.
On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle distance ! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et les rapports de ces mots a été bouleversé.
Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de Dietz, la méthode est assurée : la phonétique contemporaine a fait apparaître une série relativement limitée de transformations progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires. Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable.
Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans l’écriture. Nous voyons bien oi se substituer à ei comme représentant de e long latin tonique libre, nous savons que cet oi apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que cela au prix de la réalité des faits ? A peu près ce qu’est pour un naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et constituaient avec eux l’être qu’il devine.
La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M. l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux, sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense, impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais que l’état initial et l’état final.
Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle. »
Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français manger, nous montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot a dû subir depuis le manducare des Latins jusqu’aux manger du curé, manger la grenouille, manger le morceau, de notre langue contemporaine.
« Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri, qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes de vicissitudes.