Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de faire l’esquisse à propos du mot manger aura été fait sur chaque mot qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques, morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple, auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous sentez qu’elle ne le sera jamais.
Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à travailler, et même à découvrir. »
Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était nécessaire pour bien nous avertir que la « science » de la langue française n’existe pas, que les sciences de la philologie française commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits, comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains que des squelettes « qui permettent de suivre la transition d’une espèce fossile à une espèce fossile » : et c’est de l’étude de ces squelettes fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est notre langue !
La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a « des instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage contemporain l’exactitude des examens microscopiques. » N’allons donc pas nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain. « Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles : nids à microbes et organes inutiles ! Le microscope démontre que l’homme sera parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son organisme de toutes ces superfluités dangereuses ! » Ainsi parlait un jour M. Metchnikof : nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la langue, ne nous disent pas autre chose.
Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous rendent de grands services : respectons-les, admirons-les jusque dans leurs écarts les plus imprévus ; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages, — dans les mots, il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe, — donc ce corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur donnèrent des résultats admirables : la statistique prouva que, sur vingt cas, dix-neuf fois l’opération réussissait ; le cou goîtreux reprenait sa ligne et sa grâce ; mais au bout de quelques années, par un phénomène dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire, sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés tournaient à l’idiotisme, etc… Méfions-nous des chirurgiens phonétiques : et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité du cerveau.
Si d’ailleurs, au nom de leur science, les phonétistes aujourd’hui veulent nous imposer leur réforme de l’orthographe, de quel droit refuserons-nous demain une autre réforme aux sémantistes, qui auront constitué leur science, après-demain aux étymologistes qui déjà sont gens notables, puis aux syntaxistes, etc., etc., bref à tous ceux qui auront « établi et vérifié — il faut toujours en revenir au texte de M. Brunot — des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques, sémantique, syntaxiques, etc. » Parmi ces nouveaux venus, il en est qui pourront à non moins juste titre revendiquer le jus purgandi, saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam, le droit de curer, réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe, de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M. Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette science devra quelque jour exécuter :
« Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le sacramentel Ornatissimi auditores du discours latin, pendant ces quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin…
Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre, poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en transformant les graphies variables en une orthographie constante et fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et entrepris à la fois.
Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution, les progrès et les reculs. »