Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde, une troisième, une quatrième ?… Il est vrai que la réforme phonétique aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces sciences à venir : déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres, inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles.

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Le principe même de la réforme par la phonétique est donc fort discutable : les conséquences de cette réforme pour la phonétique sont plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome : « l’orthographe est une notation phonétique ? » N’a-t-on pas le droit de répondre : « l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est la notation phonétique ? » Simples définitions peut-être ; mais il faut définir, disait Descartes, avant de discuter.

La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer, à fixer les sons. En tête de leur Dictionnaire général de la Langue française, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter, — après avoir exposé les règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré : l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée ordinairement trop restreinte, — exposent pourquoi et comment ils veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation phonétique, l’orthographe et la prononciation :

« [En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une manière figurée ; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de rendre cette figuration aussi simplement et aussi rigoureusement que possible ; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de conventions. »

Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la figuration, la notation phonétique, en face de l’écriture alphabétique, de l’orthographe :

BAUMEBÓM’
APPLAUDISSEMENTÀ-PLÓ-DĬS’-MAN

Cette notation exige une habileté d’oreille peu commune et l’usage d’une multitude de notes. Elle n’est pas à la portée du vulgaire, non plus que d’un apprentissage rapide. Elle ne simplifie pas : tout au contraire, elle multiplie et complique. Alors qu’une seule orthographe suffit pour un mot, il peut se faire que, suivant les cas, deux notations soient nécessaires ; et MM. Hatzfeld et Darmesteter, et leur continuateur M. A. Thomas, ont bien soin de montrer que dans la prose la notation ne doit pas être la même que dans les vers :

APPOSITIONEn prose
À-PÓ-ZI-SYON
En vers
… SI-ON
ARRACHEMENTEn prose
Á-RĂ′CH-MAN
En vers
… RÀ-CHE…
CHAPELETEn prose
CHĂ′P’-LÉ
En vers
CHÀ-PE-LÉ
RUINEEn prose
RUIN’
En vers
RU-IN’
VIOLETTEEn prose
VYÒ-LĔ′T’
En vers
VI-Ò-LET-TE

Mieux encore : une seule orthographe figure un mot dans la vie publique et privée, tandis que la notation phonétique distingue :