Marie... Marie...

L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...

Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres, environné de toutes les sorcelleries!...

Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit... Tout cela!

Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et pliée par le chagrin...


Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux. Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec Yvonne!

Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence. Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées de ma conversion. Tant par certains changements—car elle était bien fine—dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers, si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison, celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»