Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel? Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y avait rien de si simple.

Bien entendu.

Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée, environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route, un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq chantaient sous la feuillée.

A vrai dire, c'était la Valse bleue que ces demoiselles fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention, vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.

—«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»

Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis. Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un camping. Je me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me corrompit pour un verre de porto.

Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse. J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère, deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!

D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur, au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux—il dit «d'une harde»—le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun, à «déharder» Yvonne.